Tribune — Pour en finir avec l’illusion statistique du niveau de vie

AhBon !!!

Il existe en France un paradoxe qui mine le débat public depuis vingt ans : les indicateurs officiels affirment que le niveau de vie progresse, tandis que les ménages ont le sentiment inverse. Ce décalage n’est pas une affaire de perception, ni une crise de confiance irrationnelle. Il provient d’un choix méthodologique ancien, invisible, mais décisif : le niveau de vie publié par l’INSEE inclut un revenu fictif, les “loyers imputés”, attribué aux propriétaires occupants.

Ce revenu n’existe pas. Il ne paie ni les courses, ni l’énergie, ni les transports. Il ne franchit jamais le seuil d’un compte bancaire. Pourtant, il gonfle mécaniquement le revenu disponible officiel d’une large partie de la population. Résultat : le niveau de vie “officiel” a progressé d’environ 25 à 30 % en trente ans, alors que le revenu réellement arbitrable n’a augmenté que de 10 à 15 %. Le reste n’est qu’illusion comptable.

Cette divergence n’est pas neutre. Elle fausse la compréhension du pays. Elle masque la stagnation salariale. Elle minimise la pression du logement sur les locataires. Elle surestime la richesse des classes moyennes propriétaires. Elle atténue artificiellement les inégalités. Et surtout, elle conduit les décideurs à calibrer leurs politiques sur un indicateur qui ne correspond pas à la vie réelle.

Pendant que les statistiques racontent une France qui s’enrichit, les ménages voient leurs dépenses contraintes augmenter, leur marge de manœuvre se réduire, et leur capacité d’épargne s’éroder. Le fossé entre la France mesurée et la France vécue se creuse. C’est ce fossé qui nourrit le malaise social, pas une quelconque “déconnexion émotionnelle”.

Il est temps de remettre la statistique au service du réel. La solution est simple, techniquement faisable, et démocratiquement salutaire : publier systématiquement un niveau de vie monétaire, aligné sur la base fiscale réelle, c’est‑à‑dire un revenu réellement perçu, sans loyers imputés, et corrigé des dépenses contraintes essentielles.

Une telle réforme permettrait :

  • de rendre visibles les contraintes qui pèsent sur les ménages,
  • de mieux cibler les politiques sociales,
  • de révéler le rôle central du logement dans la stagnation du niveau de vie,
  • de restaurer la confiance dans la statistique publique,
  • de mettre fin à la confusion entre richesse comptable et richesse vécue.

La France ne manque pas de données ; elle manque d’un indicateur qui reflète la vie telle qu’elle est vécue. Aligner le niveau de vie statistique sur le revenu monétaire réellement arbitrable n’est pas une réforme technique : c’est une réforme de vérité. Elle ne change pas la réalité, mais elle permet enfin de la mesurer correctement. Et c’est la condition pour comprendre, pour décider, et pour rétablir la confiance



Laisser un commentaire