Réquisitoire — La politique du logement en France : trente ans d’erreurs, d’aveuglements et de renoncements

Il est des politiques publiques qui échouent discrètement, d’autres qui échouent bruyamment, et puis il y a celles dont l’échec est si massif, si profond, si durable qu’il finit par devenir un paysage. La politique du logement en France appartient à cette dernière catégorie. Depuis trois décennies, elle accumule les erreurs stratégiques, les demi‑mesures, les renoncements et les contradictions. Le résultat est sous nos yeux : une crise du logement devenue structurelle, qui n’est plus un accident conjoncturel mais un dysfonctionnement systémique.

Ce réquisitoire n’a pas pour but de distribuer des blâmes individuels. Il vise à nommer clairement ce que la France refuse de regarder en face : la politique du logement est l’un des plus grands échecs de l’action publique contemporaine, et ses conséquences sociales, économiques et territoriales sont immenses.

I. Une politique qui a laissé exploser les prix

Le premier échec est le plus visible : la flambée des prix immobiliers.

Pendant vingt ans, la France a laissé se constituer une bulle patrimoniale qui a enrichi les propriétaires en place et exclu les nouveaux entrants. Les prix ont doublé, parfois triplé, dans les grandes métropoles. Les salaires, eux, n’ont pas suivi.

Ce n’est pas un phénomène naturel. C’est le produit d’un choix politique : ne pas construire assez là où les besoins explosent.

  • Des règles d’urbanisme restrictives
  • Des maires qui refusent les permis pour préserver leur électorat
  • Des recours juridiques interminables
  • Une absence de stratégie nationale cohérente
  • Une fiscalité qui encourage la rétention foncière

Résultat : la rareté a été organisée. Et comme toujours, la rareté profite à ceux qui possèdent déjà.

II. Une politique qui a renoncé à construire

La France a longtemps su bâtir. Elle ne sait plus.

Depuis dix ans, les mises en chantier s’effondrent. Le logement social recule. La construction privée s’asphyxie. Les normes s’empilent. Les coûts explosent. Les délais s’allongent.

Le pays qui construisait 500 000 logements par an n’en produit plus que 300 000, parfois moins. Et pourtant, la population augmente, les familles se recomposent, les besoins évoluent.

Ce n’est pas une fatalité. C’est un renoncement.

III. Une politique qui a subventionné la demande au lieu d’agir sur l’offre

Plutôt que de construire, la France a choisi une autre voie : subventionner la demande.

APL, PTZ, dispositifs fiscaux successifs… Des milliards ont été injectés pour aider les ménages à acheter ou à louer.

Mais quand l’offre est insuffisante, subventionner la demande revient à alimenter la hausse des prix. C’est exactement ce qui s’est produit.

On a financé les acheteurs… … ce qui a permis aux vendeurs d’augmenter les prix.

On a aidé les locataires… … ce qui a permis aux bailleurs d’augmenter les loyers.

C’est l’un des paradoxes les plus coûteux de la politique publique française : plus on a dépensé, plus le logement est devenu cher.

IV. Une politique qui a laissé se dégrader le parc existant

Pendant que les prix montaient, le parc vieillissait.

  • Des millions de passoires thermiques
  • Des copropriétés en déshérence
  • Des logements insalubres dans les centres anciens
  • Des quartiers entiers laissés à l’abandon

La rénovation énergétique, pourtant indispensable, a été lancée trop tard, trop lentement, trop confusément. Les dispositifs ont changé tous les deux ans. Les ménages ne s’y retrouvent plus. Les artisans non plus.

Résultat : la France a un parc ancien coûteux, énergivore, et socialement ségrégé.

V. Une politique qui a aggravé les fractures territoriales

Le logement est devenu un facteur majeur de fracture territoriale.

  • Les métropoles sont devenues inaccessibles
  • Les villes moyennes se vident ou se paupérisent
  • Les zones rurales manquent de logements adaptés
  • Les littoraux sont capturés par les résidences secondaires
  • Les jeunes sont exclus des centres urbains
  • Les travailleurs essentiels vivent loin de leur lieu d’emploi

La politique du logement n’a pas corrigé ces fractures. Elle les a amplifiées.

VI. Une politique qui a sacrifié les jeunes

S’il fallait un symbole de l’échec, ce serait celui‑ci : la jeunesse française est la grande sacrifiée.

  • Loyers exorbitants
  • Marché saturé
  • Garanties impossibles à fournir
  • Colocations subies
  • Retard d’accès à l’autonomie
  • Retard d’accès à la propriété
  • Retard dans la constitution du patrimoine

La France est devenue un pays où l’on peut avoir un CDI, un salaire correct, et ne pas pouvoir se loger dignement. C’est un scandale silencieux.

VII. Une politique qui a produit l’injustice patrimoniale la plus massive d’Europe

Le logement est devenu la principale source d’inégalités en France.

  • Entre propriétaires et locataires
  • Entre générations
  • Entre territoires
  • Entre ménages héritiers et ménages sans patrimoine

La politique du logement a transformé la propriété en loterie sociale. Ceux qui ont acheté avant 2005 ont gagné. Ceux qui arrivent après 2015 sont condamnés à payer plus pour moins.

C’est une injustice structurelle, et elle est le produit direct de choix politiques.

VIII. Une politique qui a perdu de vue sa finalité : loger la population

Le logement n’est pas un actif financier. Ce n’est pas un produit d’investissement. Ce n’est pas un outil de défiscalisation.

C’est un besoin fondamental. C’est un droit. C’est la base de la dignité humaine.

La politique du logement a oublié cela. Elle s’est laissée capturer par les intérêts patrimoniaux, par les lobbies, par les calculs électoraux locaux. Elle a cessé d’être une politique sociale pour devenir une politique d’arbitrage entre propriétaires.

Conclusion — Il est temps de rompre avec trente ans d’erreurs

La crise du logement n’est pas une fatalité. Elle est le résultat d’un système. Et un système peut être changé.

Mais cela suppose de rompre avec les illusions, les demi‑mesures, les bricolages fiscaux et les renoncements locaux. Cela suppose de reconstruire une politique du logement qui assume enfin sa mission : loger la population, et non gérer la pénurie.

La France a su bâtir des cathédrales, des villes nouvelles, des réseaux ferroviaires, des infrastructures gigantesques. Elle peut bâtir une politique du logement digne de ce nom.

Encore faut‑il commencer par reconnaître l’ampleur du désastre. Ce réquisitoire est un premier pas. Le suivant doit être une refondation



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