
Ou comment la France finance la rareté, organise la complexité et renonce à l’abondance
La France traverse une crise qui deviendra de moins en moins silencieuse dont les manifestations sont nombreuses mais dont la cause profonde demeure insuffisamment analysée.
La crise du logement est devenue chronique. Les services publics peinent à répondre aux attentes légitimes des citoyens. La dette publique atteint des sommets historiques. La croissance ralentit. Le pouvoir d’achat stagne. La réindustrialisation demeure un objectif davantage proclamé qu’accompli.
Face à chacune de ces difficultés, la réponse publique est presque toujours identique : davantage d’aides, davantage de dépenses, davantage de réglementations, davantage de dispositifs.
Comme si tout problème pouvait être résolu par un supplément de budget ou une couche administrative supplémentaire.
Or c’est précisément là que se situe l’erreur.
Depuis plusieurs décennies, la France traite les conséquences de ses difficultés davantage qu’elle n’en traite les causes.
Nous sommes progressivement passés d’une logique de production à une logique de compensation.
Nous avons remplacé la création d’abondance par l’administration de la rareté.
Nous avons substitué la gestion des effets à la résolution des problèmes.
Cette évolution explique une grande partie de nos blocages actuels.
Car une nation ne prospère pas parce qu’elle distribue davantage.
Elle prospère parce qu’elle produit davantage.
L’erreur fondamentale est particulièrement visible dans le domaine économique et social.
Depuis quarante ans, la France agit comme si ses difficultés provenaient principalement d’un manque de solvabilité des ménages.
Chaque fois que le logement devient inaccessible, nous augmentons les aides.
Chaque fois que le pouvoir d’achat est sous pression, nous multiplions les mécanismes correcteurs.
Chaque fois qu’un secteur rencontre des difficultés, nous créons une nouvelle forme de soutien.
L’intention est respectable.
Mais une intention ne remplace pas un résultat.
Car lorsqu’une demande augmente plus vite que l’offre, les prix augmentent.
Cette loi économique élémentaire continue de s’appliquer même lorsqu’elle est politiquement inconfortable.
Le logement constitue sans doute l’exemple le plus révélateur.
Depuis des décennies, les gouvernements successifs ont accumulé les dispositifs destinés à améliorer la solvabilité des ménages : aides au logement, prêts aidés, avantages fiscaux, dispositifs d’investissement, soutiens divers.
Pourtant les prix ont continué à augmenter dans les zones tendues.
Pourquoi ?
Parce qu’on ne résout pas une pénurie en donnant davantage de pouvoir d’achat à ceux qui la subissent.
Lorsque dix ménages cherchent à acquérir cinq logements, augmenter les moyens financiers des dix candidats n’engendre pas un sixième logement.
Cela ne fait qu’intensifier la concurrence pour une ressource devenue rare.
L’argent public finit alors par alimenter la hausse des prix davantage qu’il n’améliore durablement l’accès au logement.
Dans un tel contexte, la véritable politique sociale du logement n’est pas d’abord une politique d’aides.
C’est une politique de construction.
Construire davantage.
Construire plus vite.
Construire moins cher.
Libérer du foncier.
Réduire les délais.
Simplifier les procédures.
Faciliter l’investissement.
Créer de l’offre.
Autrement dit, créer de l’abondance.
Le même raisonnement s’applique au travail et à la prospérité collective.
Une nation ne distribue durablement que ce qu’elle produit durablement.
Aucune société n’a jamais construit son modèle social sur la redistribution seule.
Toutes les grandes avancées sociales ont été précédées par la création de richesse.
Les retraites.
La Sécurité sociale.
L’école de masse.
Les infrastructures modernes.
La réduction du temps de travail.
Tout cela a été rendu possible par les gains de productivité et la croissance.
La richesse précède toujours sa distribution.
Jamais l’inverse.
Or nous semblons aujourd’hui avoir inversé cette logique.
Nous débattons sans cesse du partage.
Nous parlons de moins en moins de production.
Nous discutons de redistribution alors que la véritable question est devenue la capacité du pays à générer davantage de valeur.
Lorsque la création de richesse ralentit, chaque groupe social se mobilise pour préserver sa part.
Lorsque l’abondance disparaît, la politique se transforme progressivement en gestion des conflits de répartition.
Le débat public devient alors un affrontement permanent autour d’un gâteau dont la taille n’augmente plus suffisamment.
Cette même logique de compensation s’observe dans les services publics.
Mais sous une forme différente.
Lorsque l’économie rencontre des difficultés, nous répondons par la dépense.
Lorsque l’État rencontre des difficultés, nous répondons par la complexité.
Cette évolution est devenue l’un des phénomènes les plus caractéristiques de la France contemporaine.
Face à l’incapacité croissante d’obtenir les résultats annoncés, l’administration a développé un mécanisme de substitution : l’accumulation des procédures.
Chaque dysfonctionnement appelle une nouvelle règle.
Chaque difficulté produit une nouvelle structure.
Chaque insuffisance engendre un nouveau dispositif.
Chaque exception provoque une nouvelle dérogation.
Chaque échec justifie un nouveau contrôle.
Ainsi se construit progressivement ce que l’on pourrait appeler une bureaucratie de compensation.
Là où devrait exister une capacité d’action, apparaît une capacité d’organisation.
Là où devrait exister une simplification, apparaît une procédure.
Là où devrait exister un résultat, apparaît un indicateur.
Comme si la complexité pouvait tenir lieu d’efficacité.
Comme si l’organisation pouvait remplacer l’action.
Comme si la multiplication des structures pouvait compenser l’absence de transformation réelle.
La complexité devient alors le langage institutionnel de l’impuissance publique.
Lorsqu’il devient difficile de résoudre un problème, on en organise la gestion.
Lorsqu’il devient difficile d’agir sur les causes, on agit sur les procédures.
Lorsqu’il devient difficile de produire des résultats, on produit des normes.
Le paradoxe est spectaculaire.
Jamais l’État n’a disposé d’autant d’outils.
Jamais il n’a produit autant de réglementations.
Jamais il n’a créé autant d’indicateurs, d’agences, de plans stratégiques, de schémas directeurs, de mécanismes de contrôle et de systèmes d’évaluation.
Et pourtant jamais, sans doute, le sentiment de décalage entre les moyens engagés et les résultats obtenus n’a été aussi fort.
L’éducation nationale absorbe davantage de ressources mais peine à enrayer la dégradation des fondamentaux.
Le système de santé mobilise des budgets considérables mais voit s’allonger les difficultés d’accès aux soins.
Les politiques du logement accumulent les dispositifs alors que la pénurie s’aggrave.
Les politiques de l’emploi se complexifient tandis que les pénuries de compétences persistent.
Partout émerge le même phénomène.
Les coûts augmentent plus vite que les résultats.
Nous semblons être entrés dans un régime de rendements décroissants de la dépense publique.
Chaque euro supplémentaire produit moins de valeur publique que le précédent.
Chaque réforme ajoute davantage de structure que d’efficacité.
Chaque niveau administratif nouveau consomme davantage de ressources qu’il n’en libère.
Un système simple consacre l’essentiel de son énergie à sa mission.
Un système complexe consacre une part croissante de son énergie à sa propre administration.
Nous avons progressivement construit un appareil dont une fraction de plus en plus importante des ressources sert à gérer sa propre complexité.
Dès lors, la question centrale n’est plus budgétaire.
Elle est civilisationnelle.
Quel est le projet implicite de la France contemporaine ?
Créer davantage de richesse ?
Ou gérer plus finement sa rareté ?
Développer la capacité productive du pays ?
Ou perfectionner sans cesse les mécanismes de compensation ?
Construire davantage ?
Ou redistribuer davantage ce qui devient insuffisant ?
La véritable ligne de fracture des années qui viennent n’oppose probablement ni la droite et la gauche, ni l’État et le marché.
Elle oppose deux visions du futur.
La première considère que les difficultés peuvent être durablement compensées.
La seconde considère qu’elles doivent être résolues.
La première finance la rareté.
La seconde produit l’abondance.
La première organise la complexité.
La seconde recherche l’efficacité.
La première administre les conséquences.
La seconde traite les causes.
La France n’est pas un pays pauvre.
Elle dispose d’une épargne considérable.
D’infrastructures de qualité.
D’universités reconnues.
D’ingénieurs talentueux.
D’entrepreneurs innovants.
De services publics hérités d’une longue histoire.
Mais elle souffre désormais d’un mal plus profond.
Elle a progressivement perdu la culture du résultat au profit de la culture du moyen.
Nous raisonnons en budgets avant de raisonner en objectifs.
Nous raisonnons en dispositifs avant de raisonner en effets.
Nous raisonnons en intentions avant de raisonner en réalisations.
Or les nations ne déclinent jamais parce qu’elles manquent d’intentions.
Elles déclinent lorsqu’elles cessent de confronter leurs intentions à la réalité.
Le danger qui nous menace n’est donc pas seulement économique.
Il est politique.
Il est intellectuel.
Il est moral.
Car lorsqu’une société cesse de croire à sa capacité de produire davantage, elle finit par ne plus croire qu’à sa capacité de redistribuer.
Lorsqu’elle cesse de créer de l’abondance, elle organise la gestion de la rareté.
Lorsqu’elle renonce à transformer le réel, elle multiplie les mécanismes permettant d’en administrer les conséquences.
Et c’est ainsi que naît le véritable risque français.
Non pas l’effondrement brutal.
Mais l’installation lente dans un déclin confortable.
Un déclin financé.
Un déclin réglementé.
Un déclin administré.
Un déclin que l’on rend supportable par davantage d’aides et davantage de procédures.
Jusqu’au jour où la réalité finit par imposer ce que les dispositifs ne peuvent plus masquer.
Car aucune nation ne peut durablement consommer ce qu’elle ne produit plus.
Aucune nation ne peut durablement redistribuer ce qu’elle ne crée plus.
Aucune nation ne peut durablement emprunter pour compenser son incapacité à réformer.
La vérité est simple.
Nous ne manquons ni de normes, ni d’administrations, ni de dépenses publiques.
Nous manquons d’offre.
Nous manquons de logements.
Nous manquons de simplification.
Nous manquons d’investissements productifs.
Nous manquons parfois du courage politique qui consiste à préférer les causes aux conséquences.
Tant que nous refuserons cette évidence, nous continuerons à financer la rareté, à organiser la complexité et à renoncer à l’abondance.
Autrement dit, nous continuerons à administrer notre déclin en tentant de nous persuader que nous préparons notre avenir.
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