Platon avait raison. Et c’est précisément ce que la France refuse d’entendre.

Marble bearded bust holding a Greek-lettered book in an antique library

Il y a vingt-quatre siècles, un philosophe grec décrivait une société où chacun revendiquait ses droits, contestait l’autorité, refusait les limites et considérait sa liberté personnelle comme la mesure suprême de toute chose.

Ce philosophe s’appelait Platon.

Et lorsqu’on relit aujourd’hui La République, une question dérangeante surgit : observait-il Athènes ou décrivait-il déjà la France du XXIe siècle ?

Notre époque se croit moderne parce qu’elle parle d’émancipation. Platon nous oblige à envisager une hypothèse plus inconfortable : peut-être ne sommes-nous pas en train de conquérir davantage de liberté ; peut-être sommes-nous en train d’épuiser les conditions mêmes qui rendent cette liberté possible.

On présente souvent la démocratie comme l’extension continue des droits individuels. Platon y voyait au contraire un risque : celui d’une société dans laquelle la liberté cesse d’être un moyen au service du bien commun pour devenir une fin absolue. À partir de ce moment, toutes les autres valeurs commencent à reculer.

Le devoir devient une contrainte.

L’autorité devient une oppression.

La transmission devient une domination.

La discipline devient une violence symbolique.

La hiérarchie devient une injustice.

L’excellence devient une discrimination.

Et la simple idée qu’un individu puisse savoir davantage qu’un autre devient suspecte.

Ce diagnostic, formulé il y a plus de deux millénaires, résonne avec une force troublante dans la France contemporaine.

Car notre débat public est saturé de droits et presque déserté par les devoirs.

Nous parlons sans cesse du droit à l’expression, du droit à la différence, du droit à la reconnaissance, du droit à la protection, du droit à l’autonomie, du droit à ne pas subir de contraintes. Mais qui évoque encore le devoir de transmission, le devoir d’effort, le devoir de contribution, le devoir de respect des institutions, le devoir de participer à quelque chose qui nous dépasse ?

Essayez aujourd’hui de défendre publiquement l’autorité.

Vous serez soupçonné de nostalgie.

Défendez l’autorité du professeur.

On vous parlera de verticalité.

Défendez l’autorité parentale.

On vous accusera d’autoritarisme.

Défendez l’exigence scolaire.

On vous expliquera qu’elle produit de l’exclusion.

Défendez la sanction.

On vous répondra qu’elle stigmatise.

Chaque institution chargée d’imposer une limite doit désormais justifier son existence devant ceux qu’elle encadre.

Platon avait précisément identifié ce moment où une société ne considère plus l’autorité comme une nécessité de la vie collective mais comme une anomalie qu’il faudrait sans cesse légitimer.

Regardons l’école française.

Combien d’enseignants témoignent aujourd’hui de la difficulté croissante à faire cours, non en raison de la complexité des savoirs, mais parce que l’autorité même de celui qui enseigne est devenue discutable ?

L’élève n’est plus toujours placé dans une posture d’apprentissage. Il devient parfois l’arbitre du cadre pédagogique, contestant la note, la sanction, la règle et quelquefois jusqu’au contenu du savoir transmis.

Le professeur n’est plus légitime parce qu’il sait davantage.

Il doit démontrer en permanence qu’il mérite d’être reconnu.

Platon y aurait vu l’une des conséquences directes de la confusion entre égalité en dignité et égalité des compétences.

L’égalité démocratique, indispensable devant la loi, finit par s’étendre à tous les domaines jusqu’à rendre suspecte toute asymétrie de savoir ou d’expérience.

Le même phénomène traverse la famille.

Pendant des siècles, l’autorité parentale était conçue comme un devoir. Elle consistait à transmettre, guider, corriger et parfois frustrer.

Aujourd’hui, beaucoup de parents hésitent à imposer des limites, de peur d’abîmer la relation ou d’apparaître excessivement directifs.

L’enfant n’est plus seulement éduqué.

Il est consulté.

Négocié.

Parfois même placé au centre de décisions qu’il n’est pas encore capable d’assumer.

Là encore, Platon décrivait déjà un monde où les enfants ne craignent plus leurs parents et où les parents cherchent l’approbation de leurs enfants.

Observons maintenant notre vie politique.

Chaque réforme est immédiatement évaluée sous l’angle de ce qu’elle retire aux individus bien davantage que sous l’angle de ce qu’elle apporte à la collectivité.

La question dominante n’est plus :

« Que devons-nous faire ensemble ? »

Mais :

« Qu’est-ce que cette mesure m’enlève ? »

La retraite.

L’école.

L’énergie.

La santé.

Les transports.

L’immigration.

La fiscalité.

Sur chacun de ces sujets, le débat se polarise rapidement autour des droits des différents groupes et beaucoup moins autour des obligations réciproques permettant la continuité du projet national.

Nous voulons davantage de services publics mais moins de contraintes.

Davantage de sécurité mais moins d’autorité.

Davantage d’ordre mais moins de sanctions.

Davantage d’excellence scolaire mais moins d’exigence.

Davantage de solidarité mais moins de contribution.

Davantage de protection mais moins de responsabilité.

Nous voulons simultanément les bénéfices de l’ordre collectif et les bénéfices de l’individualisme absolu.

Cette équation n’a jamais fonctionné dans l’histoire.

C’est précisément ce qu’avaient compris, chacun à leur manière, Émile Durkheim, Marcel Gauchet, Christopher Lasch et Gilles Lipovetsky.

Durkheim expliquait qu’une société ne tient pas uniquement par la somme des intérêts individuels mais par un ensemble de normes communes.

Gauchet a décrit l’avènement de « l’individu autonome », progressivement détaché de toutes les structures collectives qui le précédaient.

Lasch a analysé une culture de la gratification immédiate et du repli sur soi.

Lipovetsky a montré comment l’hyperindividualisme devenait la forme dominante de nos sociétés.

Tous prolongent finalement une intuition formulée par Platon : une communauté politique meurt lorsque plus aucune valeur n’est reconnue comme supérieure aux préférences individuelles.

À partir de ce moment-là, toute frustration devient une injustice.

Toute règle devient une oppression.

Toute hiérarchie devient une discrimination.

Toute frontière devient une violence.

Toute obligation devient une atteinte à la liberté.

La société cesse alors d’être une aventure collective.

Elle devient un marché de revendications concurrentes.

Chacun réclame.

Personne ne doit.

Chacun exige.

Personne ne transmet.

Chacun revendique.

Personne ne sert.

Le citoyen s’efface derrière l’individu.

La nation s’efface derrière les groupes.

Le bien commun s’efface derrière les intérêts particuliers.

Et pourtant, aucune civilisation ne se construit sur des droits seuls.

Elle se construit sur des obligations librement acceptées.

Sur la discipline intérieure.

Sur le respect de ce qui nous précède.

Sur la transmission de ce qui nous a été légué.

Sur l’idée que certaines choses valent davantage que nos préférences du moment.

La véritable question n’est donc pas de savoir si la France manque de liberté.

Jamais les individus n’ont disposé d’autant de droits, d’autant d’autonomie et d’autant de possibilités de choisir leur existence.

La véritable question est ailleurs.

Que reste-t-il d’une nation lorsque chacun connaît parfaitement ses droits mais ne sait plus nommer ses devoirs ?

Une société ne disparaît pas lorsque ses citoyens deviennent libres.

Elle disparaît lorsque plus personne n’accepte spontanément les limites qui rendent cette liberté possible.

Lorsqu’on ne respecte plus un professeur parce qu’il enseigne.

Lorsqu’on ne respecte plus un parent parce qu’il transmet.

Lorsqu’on ne respecte plus un magistrat parce qu’il juge.

Lorsqu’on ne respecte plus un policier parce qu’il incarne la loi.

Lorsqu’on ne respecte plus une institution parce qu’elle est supposée survivre à nos passions et à nos humeurs.

Alors la démocratie change de nature.

Elle cesse d’être un projet collectif.

Elle devient une juxtaposition de désirs individuels.

C’est exactement le point de bascule que Platon redoutait.

Car une civilisation ne meurt pas toujours sous les coups d’un ennemi extérieur.

Elle peut mourir de l’intérieur, lorsque la liberté, devenue idole, dévore peu à peu toutes les vertus qui l’ont rendue possible.

La question que nous lègue Platon n’est donc pas : « Sommes-nous encore assez libres ? »

La question est : « Sommes-nous encore une société, ou seulement une addition d’individus ? »

Et le jour où une nation n’est plus capable de répondre clairement à cette question, son déclin n’est plus un risque.

Il a déjà commencé.



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