Le déficit public n’est peut-être pas là où l’on croit

Infographie française montrant le passage de l’ombre à la lumière par analyse, stratégie, solution, clarté et mise en place

Au moins deux années de suite, les statistiques de l’INSEE font apparaître une convergence inattendue entre le déficit public et le solde net de redistribution monétaire des ménages. Ce rapprochement ne démontre aucune causalité. Mais il soulève une question simple : avons-nous correctement identifié le véritable coût de notre modèle collectif ?

Le débat budgétaire français tourne en rond.

Chaque année, les mêmes questions reviennent : faut-il augmenter les impôts, réduire les dépenses, réformer les retraites, modifier les prestations sociales ou créer de nouvelles contributions ? Chaque réforme est discutée comme si elle constituait une réponse de fond aux déséquilibres du pays.

Pourtant, une lecture attentive des statistiques publiques fait apparaître une question plus fondamentale.

Selon l’Redistribution monétaire publiée par l’INSEE, le niveau de vie moyen avant redistribution monétaire s’établissait à 33 010 euros par unité de consommation en 2023 puis à 34 360 euros en 2024. Après prise en compte des prélèvements directs et des prestations monétaires, il ressortait respectivement à 29 970 euros puis à 30 900 euros. Appliquée à une estimation d’environ 49 millions d’unités de consommation, la même méthode conduit à des masses proches de 149 milliards d’euros en 2023 et 170 milliards d’euros en 2024. Or les déficits publics observés sur ces mêmes années s’établissent à 151,7 milliards d’euros en 2023 et 168,6 milliards d’euros en 2024. La proximité des ordres de grandeur est remarquable.

Deux années de suite, deux séries statistiques construites indépendamment convergent vers une même masse comprise entre 150 et 170 milliards d’euros. À elle seule, cette convergence ne démontre rien.

Mais elle devient trop persistante pour être ignorée.

Un fait statistique, pas une identité comptable

Soyons rigoureux.

Cette tribune ne soutient pas que le déficit public est financé par la redistribution monétaire des ménages.

Le déficit public et la redistribution monétaire appartiennent à des périmètres comptables différents. Le premier résulte de l’ensemble des recettes et dépenses des administrations publiques. La seconde mesure l’écart entre les prélèvements directs supportés par les ménages et les prestations monétaires qu’ils reçoivent. Il n’existe donc aucune identité comptable permettant de confondre les deux phénomènes.

Mais l’absence d’identité comptable ne supprime pas la question macroéconomique.

Pourquoi deux agrégats différents convergent-ils durablement vers un même ordre de grandeur ?

Le débat public regarde les mécanismes, rarement les masses

Depuis quarante ans, le débat économique français est dominé par les instruments.

On débat de l’impôt sur le revenu.

De la CSG.

Des retraites.

Des allocations.

Des cotisations.

Des niches fiscales.

Mais on discute beaucoup plus rarement de la question centrale :

Quelle part de la richesse nationale une société moderne choisit-elle de faire transiter par la sphère collective plutôt que par le revenu immédiatement disponible des ménages ?

Les chiffres observés en 2023 et 2024 suggèrent qu’il existe peut-être une masse structurelle représentant environ 5 à 6 % du PIB. Non pas une masse accidentelle.

Non pas une dépense particulière.

Mais une grandeur récurrente située à l’interface entre les revenus privés, la redistribution, les services collectifs et les finances publiques.

Cette hypothèse mérite mieux que quelques lignes dans un rapport technique.

Le vrai sujet : le coût collectif de la société

Éducation, justice, sécurité, infrastructures, protection sociale, recherche, défense, administration : aucune société complexe ne peut fonctionner sans biens collectifs.

La question n’est donc pas de savoir si ces fonctions doivent exister.

La question est de savoir quel est leur coût réel et comment ce coût est réparti.

Aujourd’hui, chaque citoyen connaît approximativement le montant de ses prélèvements.

En revanche, il lui est beaucoup plus difficile de comprendre clairement la destination finale de ces ressources.

Cette opacité nourrit la défiance.

Non parce que les citoyens refuseraient la solidarité ou les services publics.

Mais parce qu’ils peinent à relier les prélèvements qu’ils supportent aux résultats collectifs qu’ils financent.

Et si le déficit n’était qu’un indicateur secondaire ?

Le débat public présente souvent le déficit comme le problème central.

Pourtant, un déficit n’est jamais qu’un résultat comptable.

Il est la conséquence d’une organisation économique, fiscale et sociale donnée.

Si la convergence observée entre redistribution nette et déficit public se confirme dans le temps, alors il est possible que nous regardions davantage le symptôme que la structure qui le produit.

La véritable question devient alors :

Quel est le coût collectif que notre société souhaite assumer chaque année et comment ce coût est-il réparti entre revenus privés, transferts sociaux, services publics et endettement ?

Cette question est plus difficile. Mais elle est aussi beaucoup plus fondamentale.

Pour un compte d’exploitation de la Nation

Une entreprise produit un compte de résultat.

Une association publie ses comptes.

Une copropriété présente ses dépenses.

Pourquoi la Nation ne disposerait-elle pas d’un document simple, lisible et accessible à tous ?

Chaque citoyen devrait pouvoir comprendre, en quelques pages :

  • ce qui finance les transferts sociaux ;

  • ce qui finance les services publics ;

  • ce qui finance les investissements collectifs ;

  • ce qui finance la charge de la dette ;

  • ce qui relève du déficit.

Le débat démocratique y gagnerait immédiatement en qualité.

Car avant de discuter des solutions, encore faut-il partager un diagnostic commun.

Avant de débattre des impôts, encore faut-il comprendre les masses qu’ils financent.

Un appel citoyen

L’objet de cette tribune n’est ni de défendre davantage d’État ni d’en réclamer moins.

Il est d’appeler à davantage de transparence.

Les données publiques font apparaître, sur deux exercices consécutifs, une convergence inattendue entre deux agrégats construits indépendamment. Cette convergence ne constitue pas une preuve. Elle constitue une question. Cette question appartient désormais aux citoyens.

Demandons que les grands flux économiques et sociaux de la Nation deviennent réellement intelligibles.

Demandons que les finances publiques soient présentées dans un langage compréhensible par tous.

Demandons que le débat démocratique cesse de porter exclusivement sur les instruments pour s’intéresser davantage aux masses, aux équilibres et aux finalités.

Car une démocratie mature ne repose pas seulement sur le consentement à l’impôt.

Elle repose aussi sur la compréhension collective de ce que cet impôt finance.

Et si les chiffres de l’INSEE ont une leçon à nous donner, c’est peut-être celle-ci : avant de chercher comment combler le déficit, il faut d’abord comprendre ce qu’il révèle.

Références

  • Redistribution monétaire, données 2023, INSEE. – Redistribution monétaire, données 2024, INSEE. – Le compte des administrations publiques en 2024, INSEE Première : déficit public 2023 de 151,7 Md€ et déficit public 2024 de 168,6 Md€. Cette tribune propose une analyse d’ordres de grandeur fondée sur des données publiques. La convergence observée ne constitue pas une identité comptable mais une interrogation macroéconomique sur l’organisation des flux entre revenus privés, redistribution monétaire et finances publiques.

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