Quand l’audience tient lieu de compétence et la notoriété de sagesse

Une révolution considérable s’est produite sous nos yeux.
Pendant des siècles, les sociétés ont commis l’erreur de croire que l’autorité devait provenir du pouvoir, de la connaissance, de l’expérience ou de la responsabilité.
Heureusement, nous avons progressé.
Aujourd’hui, il suffit de vendre quelques millions d’albums, de remporter quelques trophées, de recevoir quelques récompenses ou de réunir quelques millions d’abonnés pour accéder à une forme de compétence universelle autrefois réservée aux sages.
Le progrès est manifeste.
Pourquoi consacrer vingt années à l’étude de l’économie lorsqu’une carrière artistique florissante permet d’aborder la fiscalité avec la même assurance ?
Pourquoi s’encombrer de décennies de recherche en science politique lorsqu’une forte visibilité autorise des diagnostics instantanés sur l’avenir de la démocratie ?
Pourquoi distinguer les domaines de compétence alors qu’il est tellement plus simple de considérer que l’excellence dans un domaine vaut expertise dans tous les autres ?
Pendant longtemps, l’autorité provenait principalement de trois sources.
Le pouvoir.
La connaisance
Ou l’expérience
Le pouvoir conférait une autorité politique à ceux qui décidaient et devaient répondre de leurs décisions.
La connaissance conférait une autorité intellectuelle à ceux qui avaient consacré une partie de leur vie à comprendre une question particulière.
L’expérience conférait une autorité pratique à ceux qui avaient affronté les réalités, éprouvé leurs choix et appris des conséquences.
Le système était imparfait.
Il présentait néanmoins une caractéristique curieuse : il fallait généralement savoir de quoi l’on parlait.
Cette contrainte a progressivement disparu.
Une troisième source d’autorité s’est imposée.
La visibilité.
Non parce qu’elle comprend davantage.
Non parce qu’elle sait davantage.
Mais parce qu’elle est davantage regardée.
La célébrité est devenue une légitimité de substitution.
L’audience est devenue une preuve implicite.
Le nombre d’abonnés ressemble parfois à un certificat de compétence.
Et la notoriété finit par produire ce que ni le pouvoir ni le savoir ne garantissaient autrefois : une présomption de justesse sur pratiquement tous les sujets.
Le phénomène est fascinant.
Un artiste démontre qu’il maîtrise son art.
Un sportif démontre que la discipline, le courage et la persévérance peuvent repousser les limites du possible.
Nous en concluons parfois qu’il comprend également les mécanismes de la dette publique.
Un acteur démontre qu’il sait interpréter un rôle.
Nous lui découvrons alors des aptitudes particulières pour analyser les institutions.
Un écrivain publie un ouvrage remarquable.
Le voilà soudain promu observateur privilégié de l’avenir des civilisations.
Un champion démontre qu’il sait gagner.
Nous supposons naturellement qu’il sait également comment organiser l’école, réformer l’État arbitrer entre les partis politiques ou redresser la société.
Et même retirées depuis longtemps de leur art, les anciennes gloires conservent une rémanence de crédibilité : le talent s’efface peut-être, mais l’oracle, lui, ne prend jamais sa retraite.
Le plus remarquable est que ce raisonnement paraît désormais presque normal.
Nous avons développé une étrange difficulté à distinguer celui qui sait faire de celui qui sait comprendre.
L’admiration devient crédit intellectuel.
Le prestige devient légitimité.
La popularité devient sagesse.
Le transfert est presque automatique.
Parce qu’une personne nous inspire, nous supposons qu’elle nous éclaire.
Parce qu’elle nous émeut, nous supposons qu’elle nous comprend.
Parce qu’elle nous fascine, nous supposons qu’elle sait.
Le plus ironique est que les véritables détenteurs du savoir se comportent souvent à l’inverse.
Les chercheurs nuancent.
Les scientifiques doutent.
Les experts sérieux précisent les limites de leurs connaissances.
Plus ils apprennent, plus ils découvrent ce qu’ils ignorent.
La célébrité offre un avantage incomparable.
Elle dispense parfois de cette prudence.
Le savoir produit souvent l’humilité.
La visibilité produit plus volontiers l’assurance.
Et chacun sait laquelle des deux est la plus télégénique.
Peu à peu, une étrange inversion s’est installée.
Ceux qui savent hésitent.
Ceux qui sont vus affirment.
Ceux qui étudient argumentent.
Ceux qui brillent proclament.
Les premiers apportent des démonstrations.
Les seconds apportent une audience.
L’époque semble avoir déjà choisi son camp.
Une démocratie libre a besoin de ses artistes, de ses écrivains, de ses sportifs et de ses créateurs.
Elle n’a aucune raison d’en faire des oracles.
Un disque d’or récompense un musicien.
Une médaille consacre un athlète.
Un prix distingue un acteur.
Un best-seller couronne un auteur.
Ces récompenses sont déjà admirables.
Notre époque leur a pourtant ajouté une propriété inattendue : elles semblent désormais conférer une compétence générale sur la marche du monde.
Autrefois, on demandait :
« Que sait-il ? »
Aujourd’hui, la question paraît presque démodée.
Nous préférons savoir :« Combien de personnes l’écoutent ? »
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