Présidentielles : cessons d’élire un Premier ministre qui ne dit pas son nom

Two suited officials standing on a red carpet outside a government building

La campagne présidentielle est devenue un concours de promesses gouvernementales organisé pour une fonction qui n’est pas celle de gouverner

Tous les cinq ans, les candidats à la présidence promettent de réformer les retraites, l’école, l’hôpital, la fiscalité, le logement, l’agriculture ou les transports. Ils annoncent des lois, répartissent les dépenses et détaillent jusqu’à l’organisation des administrations. Pourtant, ils ne sont pas candidats à Matignon. En transformant l’élection du garant de l’État en concours de programmes gouvernementaux, nous trompons les électeurs, nous effaçons le Premier ministre, nous subordonnons le Parlement et nous déresponsabilisons les partis. Une campagne présidentielle honnête devrait porter sur la défense, la souveraineté, la place de la France dans le monde, le fonctionnement des institutions et les intérêts fondamentaux de la Nation dans le temps long.

La campagne présidentielle française repose sur une fiction : nous demandons aux candidats de promettre ce que la Constitution confie à d’autres, puis nous reprochons aux institutions de ne pas exécuter leurs promesses.

La plus grande confusion de notre vie politique

Imaginons un observateur découvrant pour la première fois une campagne présidentielle française.

Pendant des mois, il entend les candidats expliquer comment ils vont modifier l’âge de départ à la retraite, réorganiser l’hôpital, augmenter le salaire des enseignants, transformer les programmes scolaires, revoir les barèmes fiscaux, réglementer les loyers, soutenir l’agriculture et changer le droit du travail.

Il en conclut naturellement que les Français s’apprêtent à élire le chef du Gouvernement.

Il se trompe.

Ils élisent le Président de la République.

Toute notre campagne présidentielle repose sur cette ambiguïté initiale. Nous organisons le choix d’un garant de l’État comme s’il s’agissait de désigner un super Premier ministre. Nous demandons à un candidat à la présidence de présenter un programme qui devrait être celui d’un Gouvernement soutenu par une majorité parlementaire.

Puis nous faisons semblant de nous étonner lorsque les institutions ne fonctionnent plus comme la campagne l’avait promis.

Le malentendu n’est pas secondaire. Il commande tout le reste.

Le candidat promet.

Le Président revendique le mandat.

Le Premier ministre doit exécuter.

Le Parlement est sommé d’approuver.

Les partis doivent se ranger derrière ou contre l’Élysée.

Et le citoyen finit par ne plus savoir qui décide, qui contrôle et qui doit répondre de l’échec.

Le programme présidentiel est une promesse de pouvoir fictif

Le candidat à la présidence ne se contente plus d’exposer une vision de la France. Il rédige le programme complet du futur Gouvernement.

Il annonce les lois qui seront votées.

Il fixe les dépenses qui seront engagées.

Il détaille les administrations qui seront réorganisées.

Il décide par anticipation des politiques que le Gouvernement devra conduire et que le Parlement devra pourtant examiner.

Il donne ainsi à croire que son élection suffira à valider l’ensemble de ces choix.

C’est faux.

L’élection présidentielle ne désigne ni le Gouvernement ni la majorité parlementaire appelée à le soutenir. Elle ne supprime ni la délibération parlementaire, ni la responsabilité gouvernementale, ni la liberté des députés.

Pourtant, dès que le Président est élu, son programme est présenté comme un mandat supérieur. Les élections législatives ne servent plus à déterminer une majorité politique autonome. Elles deviennent le « troisième tour » de la présidentielle, destiné à donner au Président « les moyens d’agir ».

La représentation nationale est ainsi ravalée au rang de service après-vente de la campagne présidentielle.

Le Président promet ce que le Gouvernement devra accomplir, puis réclame un Parlement chargé d’obéir à une promesse qu’il n’a pas formulée.

Ce système ne clarifie pas le pouvoir. Il organise l’irresponsabilité.

Si la réforme réussit, le Président en revendique le mérite.

Si elle échoue, le Gouvernement en porte juridiquement la charge.

Si le Parlement l’amende, on l’accuse de dénaturer le « choix des Français ».

Si aucune majorité ne permet de l’adopter, les partis sont accusés d’empêcher le Président de gouverner.

Tout est jugé à partir d’un pouvoir présidentiel que l’élection a politiquement suggéré, mais que l’ordre constitutionnel ne lui attribue pas seul.

Premier exemple : le candidat-distributeur universel

Imaginons un candidat fictif, appelons-le Jean Promesse.

Jean Promesse veut satisfaire tout le monde.

Il annonce simultanément :

  • une baisse massive des impôts ;
  • une augmentation générale des salaires ;
  • davantage d’enseignants ;
  • davantage de policiers ;
  • davantage de médecins ;
  • davantage de places en crèche ;
  • davantage de dépenses militaires ;
  • une réduction accélérée de la dette.

Son programme compte quatre cents mesures et plusieurs milliers de milliards d’enthousiasme.

À chaque catégorie professionnelle correspond une promesse. À chaque difficulté, un fonds spécial. À chaque émission télévisée, une nouvelle dépense ou une nouvelle exonération.

Lorsqu’on lui demande comment il construira une majorité parlementaire, il répond :

« Les Français auront tranché en m’élisant. »

Non.

Les Français auront élu un Président. Ils n’auront ni adopté chacune de ses mesures, ni voté le budget nécessaire, ni désigné la majorité appelée à les mettre en œuvre.

Mais Jean Promesse entretient délibérément la confusion. Il présente son élection comme l’adoption globale d’un programme gouvernemental. Il transforme ensuite toute résistance parlementaire en contestation de la volonté populaire.

L’élection présidentielle devient ainsi un chèque institutionnel sans provision parlementaire.

Quelques semaines plus tard, les élections législatives ne dégagent aucune majorité nette. Jean Promesse dénonce alors le « blocage des institutions ».

Le blocage n’était pourtant pas caché.

Il était contenu dans sa promesse initiale : faire croire qu’un homme pouvait engager à lui seul le Gouvernement, le Parlement, l’administration et les finances publiques.

Le candidat a promis comme s’il gouvernait seul. Le pays découvre après son élection qu’il ne gouverne pas seul. Puis il accuse les institutions d’avoir respecté leur propre rôle.

Deuxième exemple : la candidate-ministre de tout

Imaginons maintenant une autre candidate fictive, Sophie Détail.

Sophie Détail maîtrise tous les dossiers.

Elle connaît le nombre de places à créer dans chaque filière universitaire, le tarif idéal de chaque consultation médicale, le nombre de kilomètres de routes à rénover et la superficie réglementaire des cantines scolaires.

Elle explique comment organiser les urgences hospitalières le lundi soir, quel programme enseigner en classe de quatrième et quel formulaire utiliser pour rénover une grange en zone rurale.

On lui demande sa doctrine de défense.

Elle répond qu’un groupe de travail sera constitué.

On lui demande quelle place la France doit tenir entre les grandes puissances.

Elle renvoie à une future conférence citoyenne.

On l’interroge sur la dissuasion nucléaire, les alliances, la souveraineté technologique, l’avenir de l’Europe ou les conditions d’un recours au référendum.

Elle promet une méthode de concertation.

En revanche, elle peut consacrer quarante minutes à la fiscalité des locations meublées.

Sophie Détail ne sollicite pas la magistrature présidentielle.

Elle passe l’entretien d’embauche de tous les ministres à la fois.

Elle incarne parfaitement l’inversion de nos campagnes : une précision obsessionnelle sur ce qui devrait relever du Gouvernement, une prudence désarmante sur ce dont le Président devrait réellement répondre.

Nous exigeons des candidats qu’ils soient précis sur ce qu’ils ne devraient pas gouverner et nous acceptons qu’ils demeurent vagues sur ce qu’ils devront garantir.

Une campagne qui confisque les élections législatives

Le programme présidentiel ne dénature pas seulement la fonction du Président.

Il dépossède aussi les autres institutions.

Il confisque au Premier ministre la définition du contrat gouvernemental.

Il confisque aux partis la négociation des coalitions.

Il confisque au Parlement une partie de sa liberté de délibération.

Il transforme les élections législatives en opération de confirmation.

Dès lors, le député de la majorité n’est plus élu pour contrôler le Gouvernement et participer à la loi. Il est choisi pour appliquer le programme présidentiel.

S’il approuve, il est loyal.

S’il amende, il est suspect.

S’il refuse, il est dissident.

Le contrôle parlementaire devient presque une trahison politique.

On aboutit alors à une absurdité : le Parlement est constitutionnellement chargé de contrôler le Gouvernement, mais la discipline de la « majorité présidentielle » lui commande de protéger politiquement le Président.

La campagne a donc déjà neutralisé le contrôle avant même que l’Assemblée ne soit élue.

Plus le programme présidentiel est détaillé, plus le Parlement est sommé d’en devenir l’exécutant.

Plus la victoire présidentielle est présentée comme un mandat global, moins les élections législatives conservent leur portée propre.

La campagne présidentielle n’organise plus seulement l’élection du Président. Elle prétend préempter le Gouvernement et le Parlement avant même leur formation.

Le concours de promesses récompense l’irresponsabilité

La mécanique comporte une autre perversité.

Elle récompense le candidat qui promet le plus de choses sur lesquelles il n’aura pas à répondre juridiquement devant le Parlement.

Le candidat prudent, qui reconnaîtrait les limites de sa fonction, paraîtrait manquer d’ambition.

Le candidat responsable, qui rappellerait qu’une réforme fiscale relève du Gouvernement et de sa majorité, serait accusé de ne pas avoir de programme.

Le candidat honnête, qui distinguerait son mandat présidentiel du futur contrat gouvernemental, serait présenté comme indécis.

À l’inverse, celui qui promet de tout réformer paraît volontaire.

Celui qui absorbe toutes les compétences paraît puissant.

Celui qui nie les médiations parlementaires paraît proche du peuple.

La campagne sélectionne ainsi non le candidat le plus respectueux des institutions, mais celui qui les contourne avec le plus d’assurance.

Nous appelons “volonté politique” ce qui constitue souvent une négation méthodique de la séparation des responsabilités.

Un candidat qui promet de tout faire annonce déjà qu’il ne respectera pas les limites de sa fonction.

Pendant ce temps, les véritables questions présidentielles disparaissent

Le plus inquiétant est peut-être ailleurs.

Pendant que les candidats discutent des barèmes fiscaux, des rythmes scolaires ou des primes sectorielles, les questions qui relèvent véritablement d’un Président sont reléguées au second plan.

Quelle doctrine de défense pour la France ?

Quelle autonomie stratégique ?

Quelle politique de dissuasion ?

Quelles alliances voulons-nous préserver ?

Quelle relation avec les grandes puissances ?

Quelle place pour la France en Europe ?

Quelles dépendances technologiques, énergétiques ou militaires sommes-nous prêts à accepter ?

Quels intérêts nationaux sont non négociables ?

Quelle ambition diplomatique et culturelle pour la France ?

Comment protéger la continuité de l’État face aux crises majeures ?

Comment exercer l’arbitrage présidentiel sans devenir chef de camp ?

Sur ces sujets, la campagne se contente souvent de formules générales.

Ainsi, le candidat peut être interrogé au centime près sur une prestation sociale, mais rester vague sur la manière dont il engagerait la France face à une crise internationale majeure.

Cette hiérarchie est absurde.

Elle organise l’élection d’un garant de l’État autour de sujets gouvernementaux et réduit les enjeux proprement présidentiels à quelques séquences obligées.

L’élection du gardien de la Nation est devenue un concours de gestionnaires du quotidien.

Le Président doit répondre du temps long

La campagne présidentielle actuelle est prisonnière de l’immédiat.

Elle commente la conjoncture, suit l’émotion du moment et transforme chaque événement en promesse supplémentaire.

Or le Président ne devrait pas être l’animateur politique principal du temps court.

Cette fonction appartient au Gouvernement.

Le Gouvernement traite les urgences.

Le Président protège les permanences.

Le Gouvernement conduit les politiques publiques du moment.

Le Président veille aux intérêts fondamentaux qui traversent les alternances et les générations.

Sa campagne devrait donc porter sur :

  • l’indépendance nationale ;
  • la défense et les capacités militaires ;
  • la place de la France dans le monde ;
  • la souveraineté énergétique et technologique ;
  • les équilibres démographiques ;
  • la soutenabilité de l’endettement ;
  • la cohésion nationale ;
  • la continuité de l’État ;
  • la solidité des institutions ;
  • les risques majeurs susceptibles d’engager l’avenir du pays.

Le candidat ne devrait pas être principalement jugé sur sa réponse à la crise du mois.

Il devrait être jugé sur sa capacité à identifier la crise de la prochaine décennie.

Nous avons fait du gardien de l’horizon le commentateur de l’actualité.

Une Nation qui ne distingue plus le temps court du temps long finit toujours par sacrifier l’avenir aux besoins du présent.

Ce que devrait être une véritable campagne présidentielle

Une campagne présidentielle honnête ne serait ni silencieuse ni abstraite.

Le candidat présenterait une vision forte, mais limitée aux responsabilités de la fonction qu’il sollicite.

Il devrait exposer clairement cinq engagements.

1. Sa doctrine de défense

Il préciserait son analyse des menaces, sa conception de la dissuasion, sa vision des alliances, de l’autonomie stratégique et de l’effort militaire.

2. Sa vision de la France dans le monde

Il dirait quelle puissance la France doit demeurer, quelles indépendances elle doit préserver, quelles solidarités elle accepte et quelles dépendances elle refuse.

3. Ses axes de vigilance dans le temps long

Il identifierait les risques structurels qui, selon lui, menacent la souveraineté, la cohésion ou les capacités futures de la Nation.

Sur ces sujets, il n’imposerait pas nécessairement une politique. Il garantirait qu’ils ne soient ni ignorés ni sacrifiés par les majorités successives.

4. Sa doctrine institutionnelle

Il expliquerait comment il choisira le Premier ministre, comment il respectera l’autonomie du Gouvernement, comment il garantira le Parlement dans ses fonctions de contrôle et de décision et comment il se tiendra à distance des appareils partisans.

5. Sa doctrine d’arbitrage

Il préciserait dans quelles conditions il saisirait le Parlement d’une question majeure, demanderait un débat conclu par un vote ou recourrait, en cas de blocage durable, à un référendum d’arbitrage.

Le candidat ne présenterait donc plus un programme gouvernemental.

Il présenterait une charte d’engagement présidentiel.

Il ne dirait plus :

« Voici tout ce que je ferai à votre place et à celle des institutions. »



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