
La France doit sortir de la dépendance excessive au prix marginal, non de la solidarité électrique européenne
La proposition est politiquement puissante : puisque la France dispose d’un parc nucléaire largement amorti et d’une électricité très décarbonée, pourquoi ses consommateurs devraient-ils subir un prix européen parfois tiré vers le haut par les centrales à gaz ? La crise de 2022 a donné à cette question une force nouvelle. Lorsque le gaz s’est envolé, le prix de gros de l’électricité a suivi, y compris dans des pays dont la production reposait largement sur le nucléaire ou les renouvelables. De là est née une conclusion apparemment évidente : pour retrouver une électricité moins chère, il faudrait sortir du marché européen.
Mais cette formule rassemble trois décisions très différentes : abandonner la règle européenne de formation des prix, réorganiser nationalement la concurrence et les tarifs, ou rompre les échanges physiques avec nos voisins. La première peut être discutée, la deuxième réformée, la troisième serait dangereuse. Tout le débat tient dans cette distinction.
Une promesse légitime : rendre aux Français l’avantage nucléaire
L’argument des partisans de la sortie n’est pas sans fondement. Lorsque le parc nucléaire fonctionne normalement et que le gaz est cher, le coût complet de la production française peut être sensiblement inférieur au prix affiché sur le marché de court terme. Une organisation nationale fondée sur des contrats longs permettrait de stabiliser les factures, de protéger ménages et entreprises contre les flambées du gaz et de garantir à l’industrie une visibilité indispensable à l’investissement.
Elle offrirait aussi à EDF des revenus prévisibles pour financer la maintenance du parc, le grand carénage, les nouveaux réacteurs, les réseaux et le stockage. L’électricité décarbonée pourrait alors redevenir un avantage comparatif français : pour les industries électro-intensives, l’électrification des usages, les centres de données ou la production d’hydrogène. Cette ambition est légitime. Elle ne nécessite pourtant pas l’isolement électrique.
Le marché n’est pas le réseau
La première erreur serait de confondre la règle commerciale avec la réalité physique. Le réseau français est interconnecté à ceux de ses voisins. Ces liaisons permettent d’importer lorsque la consommation culmine, qu’un grand nombre de réacteurs est indisponible ou que la production renouvelable faiblit. Elles permettent aussi d’exporter nos excédents, de mutualiser les réserves et de stabiliser en permanence la fréquence du système.
En 2025, la France a dégagé un solde exportateur record de 92,3 TWh, valorisé par RTE à 5,4 milliards d’euros. Renoncer aux échanges ferait perdre ce débouché lorsque notre production est abondante et réduirait notre sécurité lorsque nous avons besoin de nos voisins. L’autonomie ne consiste pas à supprimer les interdépendances utiles ; elle consiste à ne pas les subir.
Le mirage d’un prix artificiellement bas
Fixer administrativement un prix bas ne fait pas disparaître les coûts. Le nucléaire historique doit être entretenu ; les nouveaux réacteurs seront plus chers ; les réseaux doivent être renforcés ; les moyens de pointe, le stockage, les renouvelables, le démantèlement et les déchets doivent être financés. Si le tarif imposé ne couvre pas ce coût complet, la différence réapparaîtra sous une autre forme : dette d’EDF, subvention budgétaire, impôt futur ou sous-investissement.
Un prix durablement inférieur à celui des voisins créerait en outre des arbitrages puissants. Les producteurs auraient intérêt à exporter, tandis que de nouveaux consommateurs chercheraient à capter l’avantage tarifaire français. Pour maintenir l’écart, l’État devrait limiter les exportations, taxer certaines rentes ou compenser les producteurs. Il entrerait alors dans une mécanique complexe, juridiquement fragile au regard du droit européen et potentiellement coûteuse pour les finances publiques.
Un signal de prix reste indispensable
L’électricité ne vaut pas la même chose à toute heure. Elle peut être abondante un après-midi d’été et rare lors d’un soir d’hiver sans vent. Le marché de court terme a une fonction réelle : appeler les moyens de production disponibles dans l’ordre de leurs coûts et révéler la tension du système. Supprimer tout signal horaire encouragerait la consommation au moment même où la production est la plus coûteuse et où le réseau est le plus fragile.
Le problème n’est donc pas l’existence d’un prix de court terme, mais son emprise excessive sur la facture finale et sur les investissements de long terme. Un mécanisme conçu pour équilibrer le réseau heure par heure ne devrait pas, à lui seul, déterminer ce que paieront pendant plusieurs années un ménage, une aciérie ou une usine chimique.
Sortir de la dépendance au prix marginal, pas de l’Europe électrique
La voie raisonnable tient donc dans une dissociation. La France doit conserver les interconnexions et le marché de court terme pour assurer l’équilibre physique, tout en organisant l’essentiel de sa production autour de contrats de long terme. Une part du nucléaire pourrait être garantie aux consommateurs français à un prix reflétant ses coûts complets ; les revenus exceptionnels seraient restitués ; les industriels accéderaient à des contrats prévisibles ; les périodes de pointe conserveraient un signal tarifaire incitant à déplacer la consommation.
La réforme européenne entrée en vigueur en 2024 ouvre déjà cette direction en renforçant les contrats pour différence, les achats de long terme et la protection des consommateurs. Elle ne règle pas tout. La France doit encore négocier une autonomie plus grande pour valoriser son mix nucléaire et protéger les usages stratégiques, sans détruire les bénéfices de la mutualisation européenne.
La vraie souveraineté consiste à choisir les bonnes dépendances
Faut-il sortir du marché européen de l’électricité ? Si cela signifie couper les échanges, renoncer à l’optimisation commune et prétendre fixer durablement un prix déconnecté des coûts, la réponse est non. Le remède fragiliserait notre approvisionnement, réduirait nos exportations et transférerait la facture vers le contribuable ou vers EDF.
Mais si « sortir » signifie refuser que la dernière centrale appelée sur le marché détermine durablement le prix payé par tous, alors la France doit agir. Elle doit retrouver une maîtrise tarifaire fondée sur les coûts réels de son système, tout en demeurant pleinement interconnectée. La souveraineté énergétique ne réside ni dans la soumission à un mécanisme imparfait ni dans l’illusion de l’autarcie. Elle consiste à préserver la solidarité quand elle nous protège et à reprendre la main là où elle nous prive de notre avantage.
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