Les primaires : la démocratie contre le leadership

Les primaires reposent sur une illusion : celle qu’un chef peut être fabriqué par une procédure.

En réalité, lorsqu’un parti a besoin d’une primaire pour désigner son chef, c’est souvent qu’il n’a déjà plus de chef.

Car enfin, posons la question que personne n’ose poser :

Si un candidat ne parvient pas à s’imposer naturellement dans son propre camp, au nom de quoi pourrait-il s’imposer ensuite à la Nation tout entière ?

Si ceux qui partagent ses idées hésitent à le suivre, pourquoi ceux qui ne les partagent pas lui feraient-ils confiance ?

Si quelques milliers de militants ne reconnaissent pas spontanément son leadership, comment des millions de Français le reconnaîtraient-ils ?

Le paradoxe est implacable.

On présente les primaires comme une démonstration de force.

Elles sont souvent l’aveu public d’une faiblesse.

Une primaire n’est pas la consécration d’un leader. C’est le constat qu’aucun leader ne s’est imposé.

Les défenseurs de ce système parlent de légitimité démocratique.

Mais la légitimité ne se fabrique pas.

Elle se constate.

Un véritable chef n’a pas besoin d’être homologué par une procédure. Il finit par apparaître comme une évidence. Non parce qu’un règlement l’a désigné, mais parce qu’une réalité politique, historique et humaine l’impose.

Les primaires reposent sur une confusion majeure : elles confondent la capacité à gagner une compétition interne avec la capacité à gouverner un pays.

Or ce sont souvent deux qualités opposées.

Pour gagner une primaire, il faut séduire des courants.

Pour gouverner, il faut les dépasser.

Pour gagner une primaire, il faut négocier.

Pour gouverner, il faut décider.

Pour gagner une primaire, il faut satisfaire des clientèles.

Pour gouverner, il faut parfois leur résister.

Ainsi, le système sélectionne souvent les aptitudes dont la fonction suprême devrait précisément affranchir celui qui l’exerce.

Plus grave encore, les primaires préparent les candidats à l’exact contraire de leur mission.

Elles leur apprennent d’abord à diviser avant de leur demander de rassembler.

Pendant des mois, les prétendants s’affrontent, se contestent, se caricaturent et fracturent leur propre famille politique.

Puis, une fois la bataille terminée, le vainqueur est sommé d’incarner l’unité nationale.

Comme si l’on pouvait apprendre le rassemblement par l’exercice de la division.

Comme si l’on formait des pompiers en leur enseignant d’abord à allumer les incendies.

La primaire est l’école de la fragmentation. La présidence est l’art du rassemblement.

La contradiction est totale.

On demande à un candidat de vaincre les siens pour prouver qu’il pourra unir le pays.

On fait de la confrontation le préalable du rassemblement.

On transforme la victoire sur un camp en brevet de capacité à servir la Nation.

Et l’on s’étonne ensuite de voir des présidents incapables de réconcilier des Français qu’ils ont été entraînés à considérer comme des segments électoraux plutôt que comme un peuple.

La vérité est plus simple et plus dure.

Les primaires ne produisent pas des chefs. Elles produisent des survivants.

Elles ne sélectionnent pas nécessairement le plus grand.

Elles désignent celui qui reste debout après des mois d’alliances, de compromis, de calculs et d’épuisement collectif.

À l’arrivée, le vainqueur n’est plus porté par un élan.

Il est le résultat d’un processus.

Il n’incarne pas une évidence.

Il constitue un compromis.

Or les nations ne se rassemblent jamais derrière un compromis.

Elles se rassemblent derrière une vision, une autorité, une espérance.

Les grandes démocraties ne meurent pas faute de procédures.

Elles meurent lorsque les procédures deviennent si envahissantes qu’elles empêchent l’émergence des personnalités capables d’incarner un destin collectif.

Les primaires étaient censées faire émerger des chefs.

Elles fabriquent trop souvent des candidats.

Et l’Histoire, elle, ne se souvient presque jamais des candidats. Elle se souvient des chefs.



Laisser un commentaire

En savoir plus sur Le cercle surcouf

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture