
La France s’apprête à vivre sous une loi spéciale budgétaire.
On nous explique qu’il s’agit d’une procédure technique.
On nous dit qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
On nous rassure : les fonctionnaires seront payés, les retraites versées, les administrations continueront à fonctionner.
Tout cela est vrai.
Mais cela passe à côté de l’essentiel.
La loi spéciale n’est pas un remède.
La loi spéciale est un constat d’échec.
La Constitution l’a prévue pour faire face à une situation exceptionnelle : l’incapacité du pouvoir politique à faire voter un budget dans les délais. Or ce qui devait être exceptionnel devient progressivement normal.
C’est là le véritable danger.
Car aucune entreprise ne pourrait durablement fonctionner sans budget.
Aucune famille ne pourrait gérer ses finances sans savoir quelles seront ses recettes et ses dépenses.
Mais l’État français devrait, lui, continuer comme si de rien n’était.
En réalité, la loi spéciale maintient la respiration artificielle d’un système qui n’arrive plus à se gouverner lui-même.
Elle autorise la perception des impôts.
Elle autorise les emprunts.
Elle reconduit les dépenses essentielles.
Mais elle évite soigneusement la question fondamentale :
où va la France ?
Personne ne le sait.
Pas les citoyens.
Pas les entreprises.
Pas les investisseurs.
Pas même les marchés financiers qui exigent désormais une prime de risque croissante pour financer la dette française. Le spread entre l’OAT française et le Bund allemand a atteint des niveaux sans précédent depuis des années, autour de 140 points de base. Ce chiffre n’est pas une réaction à la dette seule.
La dette française est élevée depuis longtemps.
Ce que les marchés sanctionnent désormais, c’est autre chose :
l’absence de trajectoire.
Ils ne demandent pas un budget parfait.
Ils demandent un budget.
Ils ne demandent pas l’unanimité politique.
Ils demandent une direction.
La loi spéciale leur apporte exactement le contraire.
Elle dit :
Nous continuons à dépenser.
Nous continuons à emprunter.
Nous continuons à prélever.
Mais nous sommes incapables de nous accorder sur l’avenir.
Voilà ce que les investisseurs entendent.
Voilà ce que les entreprises comprennent.
Voilà pourquoi la confiance s’érode.
Car l’économie repose moins sur l’argent que sur la prévisibilité.
Un chef d’entreprise investit lorsqu’il peut anticiper.
Un ménage consomme lorsqu’il peut se projeter.
Un investisseur prête lorsqu’il a confiance.
La loi spéciale détruit précisément cette prévisibilité.
Elle transforme l’incertitude politique en coût économique.
Et ce coût est bien réel.
Moins d’investissements.
Moins de croissance.
Moins d’emplois.
Plus de charge d’intérêts.
Plus de dette.
Plus de dépendance aux marchés.
Le paradoxe est cruel.
La loi spéciale est censée protéger la continuité de l’État.
Mais si elle devient une habitude, elle fragilise progressivement les conditions mêmes de cette continuité.
Un pays ne décline pas parce qu’il manque d’argent.
Il décline lorsqu’il perd sa capacité à décider.
La question n’est donc pas de savoir si la loi spéciale permettra de passer le mois de janvier.
Elle le permettra.
La vraie question est bien plus grave :
combien de temps une démocratie moderne peut-elle continuer à emprunter pour financer son présent lorsqu’elle est devenue incapable de voter sereinement son avenir ?
La loi spéciale n’est pas le problème budgétaire de la France.
Elle en est l’aveu public.
Et cet aveu, les marchés l’ont déjà entendu. Les citoyens commencent à l’entendre. Il serait temps que les responsables politiques l’entendent eux aussi.
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