Et si le problème n’était plus les candidats, mais la pauvreté du débat

L’annonce d’une possible candidature de Natacha Polony suscitera les commentaires attendus. Les uns dénonceront une confusion des rôles entre journalisme et politique. Les autres y verront le signe d’un renouvellement bienvenu. Pourtant, l’essentiel est ailleurs.

Car le véritable sujet n’est peut-être pas la candidate. Le véritable sujet est l’état du débat public français.

Depuis plusieurs décennies, nos campagnes présidentielles donnent le sentiment d’un rétrécissement progressif. Les programmes deviennent toujours plus détaillés, les modèles toujours plus sophistiqués, les chiffrages toujours plus précis. Mais à mesure que l’expertise progresse, la vision semble reculer.

Les candidats rivalisent de mesures, d’ajustements et de dispositifs. Ils corrigent des taux, déplacent des lignes budgétaires, créent des exceptions, inventent des mécanismes. Comme si la politique n’était plus l’art de conduire une nation mais celui d’optimiser un système.

Bien sûr, la gestion compte. Une démocratie moderne ne peut se passer de rigueur budgétaire, de sécurité, d’efficacité administrative ou de compétitivité économique. Mais lorsque la politique se résume à ces seuls sujets, elle cesse d’éclairer un avenir pour se limiter à organiser le présent.

Or une nation n’est pas une comptabilité.

Elle est une histoire, une culture, une ambition collective, une certaine idée de son futur.

Que voulons-nous transmettre ?

Quelle conception du progrès souhaitons-nous défendre ?

Quelle place voulons-nous accorder à l’école, à la culture, à la connaissance, à la souveraineté intellectuelle ?

Quel projet de civilisation proposons-nous aux générations qui viennent ?

Ces questions devraient être au cœur de l’élection présidentielle. Elles n’en sont souvent que la périphérie.

Le paradoxe est frappant : jamais les campagnes n’ont produit autant de données et jamais elles n’ont semblé aussi pauvres en perspectives. Nous débattons sans fin des instruments mais rarement de la direction. Nous disséquons les mécanismes mais nous interrogeons de moins en moins la finalité.

La politique française ressemble parfois à un équipage absorbé par le réglage des machines alors même que la destination a disparu de la carte.

C’est pourquoi l’irruption d’une personnalité venue du journalisme ou du débat intellectuel peut avoir un intérêt démocratique, indépendamment de ses idées ou de ses chances de succès. Non parce qu’elle détiendrait une quelconque vérité révélée, mais parce qu’elle peut contraindre le débat à sortir de ses rails habituels.

Les démocraties ne s’épuisent pas seulement lorsqu’elles ne trouvent plus de solutions. Elles s’épuisent aussi lorsqu’elles cessent de formuler de grandes questions.

Au fond, la véritable crise française n’est peut-être ni financière, ni institutionnelle, ni même économique. Elle est d’abord intellectuelle. Nous disposons d’une multitude d’experts capables d’expliquer comment faire. Nous peinons de plus en plus à entendre des responsables capables d’expliquer pourquoi faire.

Et c’est là que réside le danger.

Le problème de la démocratie française n’est pas qu’elle manque d’experts. Elle manque d’horizon. À force de ne débattre que des moyens, elle risque d’oublier la seule question qui compte : pourquoi et vers où ?



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