Janus ou la stratégie de la conflictualité

Masked protesters move through a smoke-filled street as vehicles burn beneath a towering two-faced statue.

Il existe peut-être une stratégie politique que nos catégories habituelles saisissent mal. Nous raisonnons souvent selon une alternative simple : soit une organisation commande une action, soit elle lui est étrangère. Entre les deux existe pourtant un espace : celui de l’influence sans commandement.

Une force politique peut contribuer à élever la conflictualité sans diriger ceux qui la portent. Elle peut légitimer la colère, encourager la mobilisation, radicaliser l’interprétation des événements, désigner le pouvoir comme responsable. Elle ne commande pas la rue. Elle contribue à construire le cadre politique dans lequel celle-ci agit.

La conflictualité se développe à deux étages.

Le premier est la mobilisation. Il est assumable et politiquement rentable. Une manifestation transforme des mécontentements dispersés en puissance collective. Pour une force de rupture, son intérêt est évident : plus la contestation devient visible et massive, plus devient crédible l’idée que l’ordre existant ne parvient plus à absorber les tensions de la société.

Les événements du 17 octobre offrent une illustration de ce premier étage. La France insoumise avait soutenu la mobilisation et Jean-Luc Mélenchon a participé au cortège parisien. La journée a parallèlement juxtaposé des manifestations importantes et des affrontements, pillages et dégradations dans plusieurs villes. C’est alors qu’apparaît le second étage : la radicalisation jusqu’à la violence.

La violence n’est pas simplement davantage de mobilisation. Elle change la nature du conflit. Pourtant, dans une architecture sans commandement intégré, elle peut, en théorie, être influencée sans être ordonnée. Un discours qui radicalise la représentation du conflit peut déplacer les frontières. Si le pouvoir et les institutions sont décrits comme illégitimes ou impuissants, certains acteurs autonomes peuvent considérer qu’il faut aller plus loin.

Influencer n’est pas commander. Inspirer une radicalité ne signifie ni décider d’un acte violent, ni choisir ceux qui le commettront. Inversement, l’absence de commandement ne signifie pas nécessairement l’absence d’influence.

Car la radicalisation possède une propriété paradoxale : elle alimente une stratégie de rupture jusqu’au point où elle commence à la détruire.

Dans un premier temps, elle augmente l’intensité de la crise. Le pouvoir paraît contesté, débordé. La thèse selon laquelle l’ordre institutionnel ne fonctionne plus gagne en vraisemblance. Mais il existe un seuil de retournement.

Tant que le citoyen regarde la rue et se demande : « Pourquoi cette colère ? », la dynamique peut profiter à celui qui propose le changement. Lorsqu’il commence à se demander : « Qui rétablira l’ordre ? », tout s’inverse.

La radicalisation ne nourrit plus la rupture. Elle nourrit l’autorité.

Le manifestant s’efface derrière le casseur, la revendication derrière le pillage, la question sociale derrière la question sécuritaire. Ce qui faisait apparaître la rupture comme nécessaire commence à faire apparaître l’ordre comme désirable.

C’est à cet instant qu’intervient le découplage politique.

La force institutionnelle revendique le premier étage : la colère demeure légitime, la mobilisation nécessaire, la crise profonde. Mais elle se sépare ostensiblement du second : la violence devient étrangère à ses méthodes.

La séquence du 17 octobre offre, sans démontrer une stratégie intentionnelle, une illustration intéressante. Jean-Luc Mélenchon a d’abord contesté la focalisation sur les violences et insisté sur les manifestants mobilisés dans le calme. Il a ensuite établi une frontière explicite avec les pillages et les saccages, présentés comme contraires à ses méthodes. C’est ici que surgit Janus.

Un visage regarde la conflictualité comme puissance de transformation. L’autre regarde le point où cette même conflictualité devient une menace politique. Janus n’exprime pas nécessairement la duplicité. Il représente deux rapports à une dynamique unique : proximité tant qu’elle produit du crédit, éloignement lorsqu’elle commence à en détruire.

Le modèle devient alors subtil. Une force politique peut influencer la mobilisation sans l’administrer, contribuer à radicaliser le climat sans commander les acteurs qui franchissent le seuil de la violence, puis se découpler de ceux-ci lorsque leurs actes deviennent politiquement toxiques.

Cette autonomie constitue à la fois la force et la faiblesse du mécanisme. Elle permet de bénéficier d’une pression que l’on ne possède pas. Mais elle interdit aussi d’en maîtriser la trajectoire. Celui qui contribue à augmenter la température politique ne contrôle pas nécessairement le moment où elle dépassera le niveau qui lui était utile.

Toute la stratégie repose alors sur une frontière instable : pousser suffisamment loin la conflictualité pour rendre la rupture crédible, mais jamais assez loin pour rendre l’ordre plus désirable que la rupture.

C’est là son paradoxe fondamental. La radicalisation est simultanément l’accélérateur et le poison de la stratégie. Elle la nourrit par le mouvement même qui, quelques degrés plus loin, peut la détruire.

La question centrale n’est donc plus seulement : qui commande ? Elle devient : qui influence la montée de la conflictualité, qui recueille le bénéfice de sa radicalisation, et à quel moment le coût politique devient-il assez élevé pour provoquer le découplage ?



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