
À force de combattre l’adversaire plutôt que ses idées, on finit parfois par lui abandonner le débat.
Ce week-end, le Rassemblement national tiendra son congrès à Orléans. En face, une importante mobilisation est annoncée. Partis, syndicats et associations appellent à manifester contre le RN et l’extrême droite. Les autorités attendent plusieurs dizaines de milliers de personnes samedi. Rien de plus légitime, en démocratie, que de manifester contre les idées d’un parti. Mais une question demeure : est-ce encore faire de la politique que de se définir principalement par celui que l’on combat ?
Deux libertés, un même principe
Ceux qui veulent manifester contre le RN doivent pouvoir le faire pacifiquement.
Et le RN, parti légal participant aux élections de la République, doit pouvoir tenir son congrès.
L’État entend d’ailleurs sécuriser à la fois le congrès et les manifestations déclarées. La démocratie commence là : accepter que celui dont on combat les idées possède les mêmes libertés politiques que soi.
Mais au-delà de cette évidence se pose une question autrement plus politique.
Pendant que l’on mobilise des milliers de personnes contre un parti, pour quoi mobilise-t-on les Français ?
Quel projet pour le travail, les services publics, la dette, l’immigration, la protection sociale, l’Europe, les institutions ? Quelle vision de la France dans dix ou vingt ans ?
C’est là que devrait commencer le véritable affrontement démocratique.
Un électeur ne se combat pas
On peut réunir des milliers de personnes contre un adversaire sans convaincre un seul de ses électeurs.
Car les Français qui votent RN ne disparaîtront pas parce que l’on aura manifesté contre le RN. Leurs inquiétudes non plus.
Que l’on considère celles-ci fondées, excessives ou instrumentalisées ne change rien au problème : pourquoi ces électeurs estiment-ils que ce parti répond mieux que les autres à leurs préoccupations ?
C’est à cette question que ses adversaires doivent répondre.
Non en adoptant les solutions du RN, mais en proposant les leurs.
Un électeur ne se combat pas. Il se convainc.
Le confort de la politique du contre
Construire un projet oblige à choisir. Choisir oblige à arbitrer. Arbitrer oblige à dire ce que l’on finance, ce que l’on réforme, ce que l’on abandonne.
Combattre un adversaire est plus simple.
Il suffit de désigner ce que l’on refuse.
Mieux encore, l’adversaire peut devenir le ciment d’organisations qui auraient beaucoup plus de difficultés à s’accorder sur un projet commun.
La question n’est alors plus :
« Que voulons-nous construire ensemble ? »
mais :
« Qui voulons-nous empêcher de gagner ? »
C’est là que la politique du contre devient dangereuse pour ceux-là mêmes qui la pratiquent.
Car à force de faire du RN le centre autour duquel toute la vie politique s’organise, ses adversaires peuvent finir par lui abandonner la centralité du débat.
Il agit. Les autres réagissent.
Il propose. Les autres dénoncent.
Il tient son congrès. Les autres organisent leur mobilisation autour de son congrès.
Pour un parti politique, devenir le point par rapport auquel tous les autres doivent se déterminer constitue déjà une forme de victoire.
Opposer un projet à un projet
Il existe pourtant une méthode autrement plus exigeante.
Prendre les propositions du RN au sérieux. Les examiner. Les chiffrer. En démontrer les contradictions lorsqu’elles existent. Reconnaître aussi les problèmes réels auxquels elles prétendent répondre.
Et proposer mieux.
S’il se trompe sur l’économie, démontrons-le.
S’il se trompe sur l’Europe, démontrons-le.
S’il se trompe sur l’immigration ou la protection sociale, démontrons-le.
Mais lorsqu’il pose une question réelle, ne décrétons pas que cette question devient illégitime parce qu’il s’en est emparé.
Le meilleur antidote à une mauvaise politique reste une meilleure politique.
Une démocratie adulte ne cherche pas à faire disparaître l’adversaire. Elle cherche à le battre par les arguments, par le projet, puis par le suffrage.
Il reste alors une question, peut-être la plus simple de toutes, à adresser à chaque formation politique :
Si votre adversaire disparaissait demain, que resterait-il de votre projet ?
La réponse en dirait beaucoup sur l’état de notre démocratie.
Quand on n’a plus de projet à opposer à son adversaire, il ne reste parfois qu’un adversaire à opposer à son projet.
Laisser un commentaire