La France n’est pas menacée par sa dette. Elle est menacée par son déni.

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La dette publique française atteint désormais 3 595,5 milliards d’euros, soit 119 % du produit intérieur brut, selon les dernières données de l’Insee. Arrêtons-nous un instant sur ce chiffre.

3 595 milliards.

C’est davantage que la richesse produite par le pays en une année entière. C’est près du double de la limite de 60 % du PIB inscrite dans les traités européens. C’est aussi l’une des dettes les plus élevées du continent en proportion de la richesse nationale. Et pourtant, ce chiffre n’est pas le plus inquiétant.

Le plus inquiétant est que nous continuons à parler de la dette comme si elle constituait le problème, alors qu’elle n’est que le symptôme.

Le véritable sujet est ailleurs.

Le véritable sujet est la capacité de la France à créer davantage de richesse demain qu’aujourd’hui.

La fin de l’argent gratuit

Depuis quinze ans, le pays a vécu dans une parenthèse historique. Les taux d’intérêt étaient proches de zéro. La liquidité semblait infinie. Les déficits apparaissaient sans conséquence immédiate. Les gouvernements pouvaient emprunter davantage sans voir exploser la charge financière.

Cette période exceptionnelle a produit une illusion dangereuse : celle d’une dépense publique découplée de toute contrainte économique.

L’illusion est terminée.

Le retour des taux d’intérêt a réintroduit dans le débat une vieille réalité que l’on croyait disparue : l’argent a un prix.

L’OAT française à dix ans évolue désormais autour de 3,5 % à 3,7 %. Et la conséquence apparaît déjà dans les comptes publics : la charge annuelle des intérêts devrait atteindre environ 74 milliards d’euros en 2026. 74 milliards.

Le prix du passé

Pas pour construire des écoles.

Pas pour financer des laboratoires.

Pas pour équiper les armées.

Pas pour investir dans les infrastructures.

74 milliards consacrés à rémunérer les dettes accumulées hier.

Chaque euro affecté à cette charge est un euro qui ne prépare pas l’avenir.

Voilà le véritable coût de l’endettement.

Non pas la dette elle-même.

Mais les opportunités auxquelles elle oblige à renoncer.

La croissance, vraie mesure de la dette

Car l’histoire économique est constante : une dette élevée n’a jamais condamné un pays dynamique. En revanche, une croissance faible a condamné bien des pays fortement endettés.

La question centrale n’est donc pas de savoir si la dette est trop élevée.

La question centrale est de savoir si la croissance future sera suffisante pour la porter.

Or c’est précisément là que la situation française devient préoccupante.

La croissance réelle attendue demeure proche de 1 %. La productivité progresse faiblement.

Le vieillissement démographique réduit progressivement le dynamisme de la population active.

Les besoins futurs explosent :

  • santé ;

  • retraites ;

  • dépendance ;

  • défense ;

  • transition énergétique ;

  • réindustrialisation.

La France se trouve ainsi prise dans un effet de ciseau redoutable : des engagements croissants et une création de richesse insuffisante.

Tant que les taux restaient proches de zéro, cette contradiction demeurait masquée.

Désormais elle apparaît au grand jour.

Sortir du faux débat budgétaire

Beaucoup continuent pourtant à poser la mauvaise question.

Ils demandent comment réduire le déficit.

La véritable question est : comment retrouver la croissance de la productivité ?

Car aucune nation ne s’est durablement désendettée par la seule austérité.

Les nations se désendettent parce qu’elles innovent davantage, investissent davantage et produisent davantage.

La dette n’est jamais qu’une anticipation sur la richesse future.

Lorsqu’un pays croit en son avenir, la dette devient un levier.

Lorsqu’il cesse de créer suffisamment de richesse, elle devient une contrainte.

Puis une dépendance.

Puis une fragilité.

Une promesse faite à l’avenir

C’est pourquoi le débat français est souvent à côté du sujet.

La dette n’est pas seulement financière.

Elle est politique.

Elle est économique.

Elle est civilisationnelle.

Elle pose une question simple et brutale : sommes-nous encore capables de préparer l’avenir plus vite que nous ne consommons l’héritage du passé ?

Car au fond, les créanciers n’achètent pas seulement des obligations d’État.

Ils achètent une promesse.

La promesse qu’un pays produira demain davantage qu’aujourd’hui.

La promesse qu’il conservera sa capacité d’innover.

La promesse qu’il continuera à créer de la valeur.

Tant que cette promesse demeure crédible, les marchés financent.

Le jour où elle cesse de l’être, aucune ingénierie budgétaire ne peut compenser la perte de confiance.

Le véritable danger : la résignation

La France n’est pas aujourd’hui au bord de la faillite.

Elle dispose d’institutions solides, d’une épargne abondante, d’infrastructures performantes, d’entreprises de rang mondial et d’une position centrale en Europe.

Mais précisément parce qu’elle possède ces atouts, le risque principal n’est pas l’effondrement.

Le risque est la résignation.

Le risque est de s’habituer à une croissance faible.

De considérer la stagnation comme une norme.

De croire que le patrimoine accumulé par les générations précédentes suffira éternellement à financer les ambitions présentes.

L’histoire économique est implacable.

Les États ne disparaissent presque jamais parce qu’ils sont endettés.

Ils disparaissent lorsqu’ils cessent de produire davantage qu’ils ne consomment.

Lorsqu’ils protègent davantage qu’ils n’inventent.

Lorsqu’ils redistribuent davantage qu’ils ne créent.

Dans vingt ans, les historiens ne s’interrogeront probablement pas sur les 3 595 milliards d’euros de dette. Ils se demanderont autre chose.

Ils se demanderont comment un pays disposant d’autant de talents, d’épargne, de savoir-faire industriels, scientifiques et technologiques a pu croire, pendant si longtemps, que la question de la création de richesse était secondaire.

Car une dette se refinance.

Un déficit se corrige.

Une notation financière se rétablit.

Même une crise budgétaire se surmonte.

Mais une décennie perdue de croissance, de productivité, d’innovation et d’investissement ne se récupère jamais complètement.

C’est là le véritable enjeu français.

Ce n’est pas la dette.

C’est le temps.

Et le temps, contrairement aux obligations d’État, ne se refinance jamais.



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