
Le pouvoir annonce un tonnage sans durée, un pourcentage sans dénominateur et une sécurisation sans échéance. Ce n’est plus une information incomplète. C’est une communication soigneusement invérifiable.
200 000 tonnes de diesel supplémentaires par mois !
Le chiffre est énorme. Il claque comme une victoire. Il est conçu pour les bandeaux d’information, les déclarations triomphales et les reprises sans calculatrice.
Emmanuel Macron aurait obtenu environ 100 000 tonnes par mois auprès des Émirats arabes unis et 100 000 auprès de Bahreïn. En ajoutant 95 000 tonnes provenant d’Arabie saoudite, l’Élysée parvient à 295 000 tonnes supplémentaires, soit « un peu plus de 10 % » de la consommation française de diesel. Magnifique.
Il ne manque que les informations permettant de comprendre ce que cette annonce signifie réellement.
200 000 tonnes par mois, jusqu’à quand ?
La question est enfantine. La réponse, elle, demeure introuvable.
Pour les Émirats et Bahreïn, la présidence annonce un volume mensuel, mais aucune durée précise. Elle évoque seulement des engagements de partenaires « dans la durée ». En revanche, lorsqu’il s’agit des 95 000 tonnes saoudiennes, le calendrier devient soudain limpide : octobre et novembre. Pourquoi cette précision sélective ?
Si la durée des engagements émiratis et bahreïnis est connue, pourquoi n’est-elle pas publiée ?
Si elle ne l’est pas, comment l’Élysée peut-il affirmer que ces approvisionnements sont « sécurisés » dans la durée ?
Car 200 000 tonnes par mois pendant deux mois donnent 400 000 tonnes. Sur six mois, 1,2 million. Sur un an, 2,4 millions.
Ce ne sont pas des hypothèses sur la durée réelle, que personne ne nous donne. Ce sont de simples illustrations montrant que l’annonce change entièrement de portée selon l’échéance omise.
Le pouvoir nous livre le multiplicande. Il retient le multiplicateur. Puis il proclame le résultat politique.
Ce n’est pas une démonstration. C’est une mise en scène.
Le pourcentage sans dénominateur
Deuxième numéro : les 295 000 tonnes représenteraient environ 10 % de la consommation française de diesel, selon l’Élysée. Faisons donc l’opération que la présidence s’abstient d’expliciter.
Si 295 000 tonnes représentent 10 %, la consommation utilisée comme référence avoisine 2,95 millions de tonnes par mois.
Or la dernière série publiée par l’Insee établit la consommation française de gazole à 28 millions de tonnes en 2024, soit environ 2,33 millions de tonnes par mois en moyenne arithmétique. Rapportées à cette moyenne, les 295 000 tonnes représentent environ 12,6 %, et non 10 %. Les seules 200 000 tonnes provenant des Émirats et de Bahreïn en représenteraient environ 8,6 %.
Le chiffre présidentiel est-il faux ?
Pas nécessairement.
La consommation a pu évoluer entre 2024 et 2026. Le mois retenu peut différer de la moyenne annuelle. Le périmètre statistique peut également être distinct.
Mais lequel ?
Un pourcentage sans dénominateur n’est pas une preuve. C’est une affirmation d’autorité.
Le citoyen n’est pas invité à vérifier. Il est prié d’applaudir.
“Sécurisé” : le mot qui doit tout faire croire
Le mot central de l’annonce est lui aussi soigneusement choisi : les volumes auraient été « sécurisés ».
Pourtant, Le Figaro précise que TotalEnergies doit acheter et acheminer ces volumes, puis traduire les engagements obtenus entre États en contrats d’approvisionnement avec Aramco, Adnoc et Bapco. Voilà enfin une information concrète.
Elle révèle surtout que l’engagement diplomatique et son exécution commerciale ne sont pas exactement la même chose.
Alors que signifie précisément « sécurisé » ?
Un accord politique ? Une réservation de capacités ? Un volume contractualisé ? Une livraison garantie ? Jusqu’à quelle date ?
L’annonce initiale rapportée par l’AFP ne permet pas de le déterminer précisément.
La présidence du récit
Que le président cherche du diesel dans le Golfe est légitime. Qu’il obtienne des engagements est utile. Qu’il revendique ce résultat est normal.
Mais qu’il présente comme totalement mesurable une opération dont manquent la durée, la base statistique et l’échéance contractuelle ne l’est pas.
Chaque fois, la même mécanique : un chiffre énorme, un pourcentage flatteur, un verbe victorieux et, derrière, les précisions essentielles reléguées dans le brouillard.
Le tonnage est précis.
La durée disparaît.
Le pourcentage est précis.
Le dénominateur disparaît.
La victoire est proclamée.
Les conditions restent floues.
Ce pouvoir ne se contente plus de gouverner. Il veut gouverner le récit de ce qu’il gouverne.
Alors posons les questions qu’il cherche manifestement à éviter :
200 000 tonnes par mois, pendant combien de mois ?
295 000 tonnes représentent 10 % de quelle consommation ?
Quels volumes sont réellement contractualisés et jusqu’à quelle date ?
Trois réponses suffiraient.
En leur absence, les 200 000 tonnes ne constituent pas encore une information complète.
Elles constituent un slogan en unité de masse.
Laisser un commentaire