
À force de vouloir construire l’Europe contre les nations, nous avons fabriqué une Union plus réglementaire que stratégique, plus procédurale que politique, plus intégrée que puissante.
Depuis trente ans, les dirigeants européens répètent la même promesse.
À chaque crise, la solution serait la même : plus d’Europe.
La monnaie unique ? Plus d’Europe.
La crise financière ? Plus d’Europe.
La pandémie ? Plus d’Europe.
La guerre en Ukraine ? Plus d’Europe.
Comme si tout problème appelait mécaniquement le même remède.
Mais si la vraie question était devenue interdite ?
Et si l’Europe ne manquait pas de compétences mais de priorités ?
Et si elle n’était pas trop faible parce qu’elle serait insuffisamment intégrée, mais parce qu’elle s’est trompée de mission ?
L’Union européenne n’a jamais été aussi puissante. Et jamais aussi dépendante.
L’Union européenne réglemente davantage que n’importe quelle autre organisation politique au monde.
Elle fixe des normes.
Elle encadre les marchés.
Elle surveille la concurrence.
Elle produit des milliers de pages de réglementation chaque année.
Et pourtant.
Nous dépendons encore massivement des États-Unis pour notre sécurité.
Nous dépendons de la Chine pour des matières premières stratégiques.
Nous dépendons de l’Asie pour une partie de notre industrie.
Nous dépendons de technologies que nous ne maîtrisons plus.
La guerre en Ukraine a brutalement rappelé une vérité que beaucoup voulaient oublier :
L’Europe est une puissance réglementaire dans un monde redevenu un monde de puissance.
Pendant que Bruxelles rédigeait des règles, les autres bâtissaient leur avenir
Pendant que Bruxelles surveillait les aides d’État, Washington préparait les géants du numérique.
Pendant que Bruxelles perfectionnait les règles de concurrence, Pékin sécurisait les terres rares, les batteries et les chaînes d’approvisionnement stratégiques.
Pendant que Bruxelles harmonisait les marchés, les grandes puissances investissaient dans l’industrie, l’énergie et la technologie.
Le contraste tient en une formule.
Bruxelles réglemente les prises électriques. Pékin contrôle les terres rares.
Autre symbole.
L’Europe a inventé le RGPD. Les États-Unis ont inventé Google, Apple, Microsoft, Amazon, Meta et Nvidia.
La formule peut paraître brutale.
Elle décrit pourtant une réalité.
L’Europe est devenue experte dans l’organisation du marché alors que le reste du monde organisait sa puissance.
L’Union européenne a passé trente ans à administrer la concurrence pendant que les autres préparaient le XXIᵉ siècle.
Airbus prouve que l’Europe réussit lorsqu’elle pense comme une puissance
L’un des plus grands succès européens s’appelle Airbus.
Et précisément, Airbus n’est pas né d’un règlement.
Il n’est pas né d’une procédure.
Il n’est pas né d’une directive.
Il est né d’une décision politique.
Des États souverains ont compris qu’aucun d’entre eux ne pouvait rivaliser seul avec Boeing.
Ils ont défini un objectif.
Investi des capitaux.
Accepté les risques.
Construit une filière.
Airbus n’est pas né d’une norme. Airbus est né d’une ambition.
Toute la différence est là.
L’Europe réussit lorsqu’elle cesse de gérer et commence à vouloir.
Le fédéralisme européen repose sur une erreur de diagnostic
Depuis trente ans, beaucoup raisonnent comme si la souveraineté pouvait être transférée par simple déplacement administratif.
Comme s’il suffisait de déplacer le centre de décision pour créer une nouvelle légitimité.
Mais la souveraineté n’est pas une procédure.
La souveraineté est une adhésion.
Les citoyens acceptent l’impôt, la solidarité ou le sacrifice parce qu’ils appartiennent à une communauté politique.
Cette communauté continue aujourd’hui de s’appeler :
la France,
l’Allemagne,
l’Italie,
l’Espagne,
la Pologne.
Autrement dit :
la nation.
On peut considérer cette réalité insuffisante.
On ne peut pas la supprimer.
On ne construit pas une souveraineté européenne sur les ruines des souverainetés nationales.
Le vrai problème européen : personne ne sait plus qui décide
À Bruxelles, les responsabilités se diluent.
Quand une politique fonctionne, chacun revendique le succès.
Quand elle échoue, chacun accuse l’autre.
La Commission accuse les États.
Les États accusent Bruxelles.
Le Parlement accuse le Conseil.
Le Conseil accuse les gouvernements.
Le citoyen, lui, se perd dans le labyrinthe.
Or une démocratie repose sur une règle simple :
Celui qui décide doit pouvoir être identifié. Celui qui décide doit pouvoir être sanctionné.
L’Europe souffre aujourd’hui moins d’un déficit de moyens que d’un déficit de lisibilité.
Moins de centralisation. Plus de puissance.
La solution n’est pas moins d’Europe.
La solution est une Europe mieux définie.
L’Europe intervient souvent là où les États savent parfaitement agir seuls.
Et elle reste trop faible là où aucune nation européenne ne peut réussir isolément.
C’est cette logique qu’il faut inverser.
L’éducation, la culture, les services publics, les politiques sociales ou l’aménagement du territoire doivent rester principalement nationaux.
En revanche, l’Europe devrait concentrer toute sa force sur les domaines où l’échelle continentale est indispensable :
- la défense ;
- les frontières extérieures ;
- l’énergie ;
- les semi-conducteurs ;
- l’intelligence artificielle ;
- les matières premières stratégiques ;
- l’espace ;
- la recherche ;
- la politique commerciale.
L’Europe n’a pas besoin de plus de pouvoirs. Elle a besoin de savoir lesquels sont véritablement les siens.
Car l’Europe ne sera jamais forte contre ses nations.
Elle ne sera forte qu’avec elles.
L’autre évolution nécessaire est d’accepter la diversité.
Tous les États n’ont ni les mêmes ambitions ni les mêmes priorités.
L’unité n’exige pas l’uniformité.
Les pays volontaires doivent pouvoir avancer ensemble sur la défense, le nucléaire, l’espace ou les technologies critiques sans être paralysés par une recherche permanente d’unanimité.
Le choix du siècle
Le vrai débat n’est plus de savoir s’il faut davantage ou moins d’Europe.
Le vrai débat est plus simple.
Voulons-nous une Europe qui administre ou une Europe qui agit ?
Une Europe qui produit des règlements.
Ou une Europe qui construit des usines.
Une Europe qui harmonise les détails.
Ou une Europe qui maîtrise les technologies qui détermineront le siècle.
Le XXIᵉ siècle sera celui de l’intelligence artificielle, de l’énergie, des semi-conducteurs, de la défense, de l’espace et des biotechnologies.
Pas celui de l’administration des marchés.
Des nations fortes pour une Europe forte
Pendant trente ans, l’Union européenne a cru qu’en affaiblissant progressivement les souverainetés nationales, elle renforcerait l’Europe.
Le résultat est sous nos yeux :
des États plus fragiles,
des peuples plus méfiants,
et une Europe toujours hésitante lorsque l’essentiel est en jeu.
La vérité est peut-être beaucoup plus simple qu’on ne veut l’admettre.
L’Europe n’est pas menacée par le retour des nations.
Elle est menacée par leur effacement.
Car lorsqu’il n’y a plus de peuples pour porter un projet politique, il ne reste que des procédures.
Et aucune grande puissance de l’Histoire ne s’est construite sur des procédures.
L’Europe ne sera pas forte malgré les nations.
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