
Le Gouvernement promet 12 à 18 centimes de moins par litre pendant trois mois, grâce à la mise sur le marché de 10 millions de barils de gazole prélevés sur les stocks stratégiques. L’annonce est parfaite : simple, spectaculaire, immédiatement visible sur les panneaux des stations-service.
Elle présente seulement un détail embarrassant : l’État ne finance presque rien et la facture est à venir
Pas de véritable ristourne budgétaire. Pas de baisse massive des taxes. Pas de milliards dégagés en faveur des automobilistes.
Le Gouvernement ne sort pas son chéquier. Il ouvre les cuves, organise la photo et encaisse le bénéfice politique.
Une générosité financée par les réserves
Le procédé est habile : remettre sur le marché du gazole acheté avant la crise, à un coût très inférieur aux conditions actuelles.
La baisse sera bien réelle pour l’automobiliste. Mais l’effort budgétaire direct de l’État sera dérisoire.
C’est toute la magie de l’opération : apparaître généreux sans presque rien dépenser.
L’État mobilise un actif constitué antérieurement, impose que l’avantage soit transmis au consommateur, puis présente le résultat comme une mesure de pouvoir d’achat.
Rarement une opération aura produit autant d’affichage pour si peu d’engagement budgétaire.
Une réserve stratégique n’est pas une corne d’abondance
Les stocks stratégiques ne tombent pourtant pas du ciel. Ils constituent une assurance contre les ruptures d’approvisionnement.
Et une assurance que l’on consomme aujourd’hui devra être reconstituée demain.
Une reconstitution progressive, après la crise et en fonction des conditions de marché, a été évoquée. C’est là que la facture se cache.
Sur une hypothèse d’environ 1,6 milliard de litres, un remplacement à 0,80 euro par litre, contre environ 0,28 euro pour le stock libéré, créerait un différentiel proche de 832 millions d’euros.
Étalé sur trois ans, ce coût représenterait environ 277 millions d’euros par an.
Le coût n’aurait donc pas disparu. Il aurait été repoussé, fractionné et rendu suffisamment diffus pour devenir politiquement invisible.
Deux réveils pour l’automobiliste
Le premier réveil viendra à la fin des trois mois.
Si les cours internationaux restent élevés, tout ou partie des 12 à 18 centimes temporairement effacés pourra réapparaître. Le Gouvernement aura alors transformé une hausse durable en répit provisoire.
Le second réveil viendra avec le recomplètement des réserves.
Les coûts opérationnels, financiers et exceptionnels de la SAGESS sont refacturés au CPSSP, lui-même financé par des rémunérations versées par les opérateurs pétroliers. Si la reconstitution coûte cher, le surcoût ne surgira donc pas immédiatement dans le budget de l’État. Il remontera d’abord vers les opérateurs.
Et si ceux-ci le répercutent, même partiellement, dans leurs prix, l’automobiliste retrouvera demain à la pompe une partie de ce qu’on lui aura présenté aujourd’hui comme un cadeau.
L’État aura organisé la baisse. Le consommateur pourrait financer le retour à l’équilibre.
Et le fisc pourrait gagner sur tous les tableaux
Le paradoxe devient plus saisissant encore si les cours restent durablement élevés.
Certes, reconstituer les réserves coûtera plus cher. Mais un carburant cher rapporte aussi davantage de TVA par litre, puisque celle-ci est proportionnelle au prix, contrairement à l’accise qui repose principalement sur la quantité consommée. En septembre 2026, Selectra estimait que la hausse des carburants avait produit 710 millions d’euros de recettes supplémentaires de TVA depuis le début de la crise, même si l’ensemble des recettes fiscales sur les carburants reculait de 407 millions d’euros sous l’effet notamment de la baisse des volumes consommés. On ne peut donc pas affirmer que l’État réalisera finalement un bénéfice net. Mais on ne peut pas davantage présenter l’opération comme un sacrifice public sans intégrer les recettes fiscales produites par la persistance de prix élevés.
Le scénario devient alors politiquement édifiant :
- l’État obtient immédiatement la baisse et la communication qui l’accompagne ;
- il ne supporte presque aucune dépense budgétaire directe ;
- le système professionnel finance le recomplètement ;
- le consommateur risque d’en retrouver une partie dans les prix ;
- et le fisc continue de percevoir davantage de TVA tant que le carburant reste cher.
Le pouvoir d’achat transformé en séance photo
Utiliser les stocks stratégiques pendant une crise peut être légitime. Ils sont précisément faits pour protéger le pays.
Mais présenter leur mobilisation comme un grand effort financier de l’État relève de la prestidigitation.
Le Gouvernement transforme une assurance énergétique constituée hier en soulagement temporaire, s’attribue immédiatement le mérite de la baisse et renvoie à demain la question de son coût réel.
Le bilan honnête de l’opération devra donc publier trois chiffres : l’économie effectivement obtenue par les automobilistes, le coût complet de la reconstitution et l’évolution des recettes fiscales sur les carburants.
Sans ces chiffres, nous n’aurons pas un bilan. Nous aurons un récit gouvernemental.
Le tour de passe-passe est réussi : la baisse est pour aujourd’hui, la photo pour le Gouvernement et la facture pour plus tard. Et si les cours restent élevés, le consommateur pourrait payer le recomplètement pendant que l’État encaisse la TVA.
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