Souveraineté énergétique. EPR2 : la France paierait, Bruxelles disposerait?

La France veut construire six réacteurs EPR2 à Penly, Gravelines et Bugey. Leur puissance totale doit atteindre près de 10 gigawatts et leur coût est actuellement estimé à 72,8 milliards d’euros en valeur 2020. Pour rendre ce programme finançable, l’État prévoit notamment un prêt bonifié couvrant jusqu’à 60 % du coût, un contrat pour différence garantissant les recettes pendant quarante ans et un mécanisme de partage des risques avec EDF. La Commission européenne a ouvert le 31 mars 2026 une enquête approfondie sur ce dispositif. Elle ne rejette pas le nucléaire français. Elle admet même que le projet répond à une défaillance du marché et qu’une aide publique est nécessaire. Mais elle veut vérifier que cette aide reste proportionnée, qu’elle n’entraîne pas de surrémunération et qu’elle ne renforce pas excessivement la position d’EDF. Jusque-là, rien d’illégitime. Lorsqu’un État engage plusieurs dizaines de milliards d’euros, il est normal que les mécanismes de financement, de garantie et de partage des bénéfices soient contrôlés.

Mais la négociation semble désormais changer de nature.

De la surveillance financière à la réorganisation du marché

Selon des informations publiées le 26 octobre 2026, Bruxelles demanderait deux contreparties supplémentaires : le renforcement des interconnexions électriques entre la France et ses voisins, ainsi que l’accès des concurrents d’EDF à une partie de la production des futurs EPR2. Ces demandes n’ont pas encore été officiellement publiées comme conditions définitives par la Commission. Le désaccord porterait également sur les modalités de commercialisation.

Paris souhaiterait qu’EDF puisse conclure directement des contrats de long terme avec des industriels et des fournisseurs. Les services européens de la concurrence préféreraient qu’une partie de l’électricité soit commercialisée sur la bourse européenne, afin que tous les acheteurs puissent y accéder dans des conditions comparables. Le débat n’est donc plus seulement de savoir si l’aide publique est excessive.

Il devient :

Qui disposera de l’électricité produite par les centrales financées et garanties par la France ?

La France prendrait les risques, le marché européen capterait la production

Le prêt public envisagé pourrait représenter environ 43,7 milliards d’euros, soit 60 % du coût actuellement estimé. Le contribuable et la puissance publique supporteraient également une partie importante des risques industriels, financiers et réglementaires du programme. La Commission s’interroge précisément sur le risque qu’une part excessive de ces charges soit transférée à l’État. Dans ce contexte, exiger que la France développe davantage ses capacités d’exportation et réserve une partie de la production aux concurrents d’EDF pose une question politique majeure.

La solidarité électrique européenne est utile. Les interconnexions renforcent la sécurité des réseaux et permettent de faire circuler l’électricité lorsque certaines régions manquent de production.

Mais une interconnexion doit rester un instrument de sécurité et d’échange. Elle ne peut pas devenir une servitude imposée au pays qui finance les capacités de production.

La France ne peut pas accepter un schéma dans lequel elle prendrait en charge les coûts de construction, les garanties financières et les éventuels dépassements, tandis que l’organisation européenne du marché déciderait ensuite des conditions d’accès à la production.

Ce serait une étrange conception de la souveraineté :

nationaliser les risques, européaniser les bénéfices.

Éviter le retour d’un ARENH nucléaire

La France connaît déjà le résultat d’un mécanisme obligeant son producteur historique à céder une partie de son électricité à ses concurrents.

Il faut donc éviter qu’un nouvel accès régulé à la production nucléaire ne soit recréé sous une autre forme pour les EPR2.

Les fournisseurs alternatifs doivent pouvoir concurrencer EDF. Mais la concurrence ne consiste pas à bénéficier durablement d’une production qu’ils n’ont ni financée, ni construite, ni garantie.

La bonne règle devrait être claire :

  • si des concurrents veulent accéder à la production des EPR2, ils doivent participer durablement à son financement et à ses risques ;

  • si l’Europe veut bénéficier de capacités supplémentaires d’interconnexion, leur financement doit être partagé ;

  • si l’État français garantit le programme, il doit disposer d’un droit prioritaire sur sa valeur économique et sur son utilisation stratégique.

L’ouverture du marché ne doit pas devenir l’appropriation collective d’un investissement payé nationalement.

Coopérer, oui. Se dessaisir, non.

La France ne doit pas refuser le dialogue avec la Commission européenne. Elle doit démontrer que son soutien est nécessaire, encadrer la rentabilité d’EDF, garantir le reversement des éventuelles surcompensations et conserver une vraie discipline sur les coûts.

Mais elle doit aussi poser une ligne rouge.

Les six EPR2 ne constituent pas seulement un actif commercial. Ils relèvent de la continuité de l’approvisionnement, de la réindustrialisation, de la stabilité des prix et de l’indépendance énergétique française.

L’Europe peut contrôler la proportionnalité de l’aide. Elle ne doit pas, sous couvert de concurrence, prendre le contrôle de la destination économique de l’électricité produite.

Si la France paie les centrales, garantit leur financement et assume leurs risques, elle ne peut pas être réduite au rôle de constructeur pour le marché européen. La coopération se partage. La souveraineté ne se sous-traite pas.



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